« Splendeurs et misères » des concepts de l’incertitude


La fin de l’année 2017 a été particulièrement fertile en rencontres, discussions et conférences, parmi lesquelles la conférence consacrée au 30ième anniversaire de l’Institut de l’Europe de l’Académie des sciences de Russie, le 10ième forum économique eurasiatique de Vérone, la conférence annuelle  du Royal Institute of International Affairs (RIIA) à Londres, le IV forum juridique des BRICS (qui cette fois s’est tenu à Moscou), ou encore le VII Congrès traditionnel de droit comparé ; nous y avons participé soit en tant qu’animateurs, soit en tant qu’orateurs principaux. Lors de toutes ces rencontres on entendait, comme une sorte de refrain à chaque rapport ou commentaire, l’affirmation que l’incertitude s’est installée dans le monde et règne dans tous les domaines – dans la politique et l’économie internationales, dans la politique intérieure et extérieure de certains Etats, dans des dispositions légales mises aux voix.

Concepts of Uncertainty and the Collision with Reality (Together with Russian International Affairs Council)

«Блеск и нищета» концепций неопределенности

Quand tout le monde parle unanimement de « l’incertitude » comme de quelque chose de bien  entendu, le doute s’immisce dans la conscience. Y a-t-il vraiment des raisons pour tomber dans les extrêmes ? Le fait que des hommes politiques les plus en vue et des experts éminents se soient trompés dans leurs prévisions et hypothèses, qu’ils aient mal évalué les conséquences de tel ou tel événement ou phénomène, d’une décision politique intérieure ou d’une action de politique extérieure, qu’ils aient obtenu un résultat opposé à leur attente, ce fait ne signifie pas du tout que la vision de la réalité politique, socio-économique et juridique est profondément désespérée. De surcroît, dans des conditions d’incertitude généralisée, une politique quelque peu cohérente et une planification économique stratégique seraient impossibles. La politique et la planification en question sont fermement mises en œuvre à l’échelle de l’Etat et des grandes entreprises, ce qui certifie que le facteur d’incertitude n’est manifestement pas apte à brouiller le jeu, mais qu’il reste suffisamment contrôlable.

Cela signifie-t-il que l’importance de l’incertitude serait exagérée d’une façon réfléchie et délibérée et servirait certains objectifs bien définis ? Si oui, lesquels ? Pour saisir la portée de cette considération, analysons ensemble les exemples qui ont été cités pour justifier la thèse de l’incertitude croissante, essayons de comprendre si tels ou tels événements du passé récent étaient effectivement imprévisibles, de nous rendre compte des modèles de développement mondial qui restent toujours fiables et donc dignes d’être soutenus.

 

Tournures inattendues dans l’évolution des USA et d’autres pays

Des accusations d’imprévisibilité et d’incertitude sont devenues courantes depuis relativement longtemps ; les hommes politiques et experts occidentaux les ont adressées, comme de coutume, au Kremlin pour qualifier en ces termes la réunification de la Crimée et de la Russie et un soulèvement dans le sud-est de l’Ukraine suite à un coup d’état à Kiev. Quelque temps après ils ont utilisé ces mêmes accusations pour caractériser l’opération de l’armée de l’air russe en Syrie, opération qui a pris au dépourvu les Etats de l’OTAN aussi bien que les pays de la région syrienne.

Cela fait dix ans, voire plus, qu’on prédit à l’économie chinoise un « atterrissage brutal » et autres déboires, mais on constate avec perplexité qu’ils ne surviennent toujours pas. « Le printemps arabe » et ses conséquences tragiques, y compris une déstabilisation tous azimuts  du Grand Moyen-Orient,  ont laissé tout le monde stupéfait.

Avant cela, ont été qualifiées d’imprévisibles aussi bien la réaction de Moscou face à la tentative du régime de  Mikheïl Saakachvili de faire revenir par la force l’Ossétie du Sud (qui s’en était détachée pour des raisons objectives) au sein de la Géorgie, que la guerre de cinq jours qui s’en est suivie, et en gros la politique étrangère du Kremlin dans sa globalité après le discours de Vladimir Poutine prononcé le 10 février à la Conférence de Munich sur la sécurité. En réaction à cette qualification la partie russe définissait immuablement comme imprévisibles toutes les manifestations de force des USA et de l’OTAN, en commençant par l’attaque contre la Serbie et les bombardements des civils de Belgrade, qui ont obligé Evguéni Primakov, premier ministre de l’époque, à faire faire demi-tour au-dessus de l’Atlantique à l’avion qui l’amenait à Washington, à rentrer au pays et à rompre les relations avec l’Alliance agressive de l’Atlantique Nord en signe de protestation.

Mais l’époque d’incertitude, en tant que phénomène global proclamé par les concepts et puis absolutisé par ces mêmes concepts,  ne débute indubitablement qu’avec la victoire de Donald Trump à l’élection présidentielle. D’après les gourous professionnels de la prévision, les centres d’analyse, de recherche, de consultance et autres, Donald Trump n’avait aucune chance. Tout le monde était contre lui : l’establishment, le caucus de son parti d’origine – les Républicains qui l’ont désigné candidat, la majorité de la population américaine. Mais malgré tout, il a accédé à la Maison Blanche, « à la stupéfaction et à l’effarement généralisés », comme l’écrivent, même un an plus tard, les Français, en se moquant d’eux-mêmes et des Américains [1], contre toute attente de Donald Trump lui-même, à en juger d’après les problèmes rencontrés lors de la formation du Cabinet des ministres et la sélection des candidats pour pourvoir les postes vacants dans l’administration présidentielle.[2]  Personne ne s’attendait à une pareille évolution des événements, ni dans les capitales des Etats Européens, ni à Kiev, ni au Moyen Orient, ni en Asie du Sud-Est. Tous, sauf Moscou, s’attendaient à avoir affaire, après les élections, à Hillary Clinton.

Les premières initiatives dans le domaine de politique étrangère, les plus frappantes et spectaculaires et symboliques, du nouveau  Président atypique et insolite ont surpris les partenaires des USA, de la même façon que sa manière de communiquer et de faire connaître au public ses décisions. Parmi ces initiatives, l’exigence de faire « payer » par ses alliés le parapluie nucléaire et la prise en charge de leur sécurité, le retrait de l’Accord de partenariat transpacifique négocié avec beaucoup de peine par Barak Obama, le désengagement de l’Accord de Paris sur le climat [3], le transfert annoncé de l’Ambassade des Etats-Unis de Tel-Aviv à Jérusalem [4] et beaucoup d’autres choses. La confrontation acharnée à l’intérieur de l’establishment américain après les élections présidentielles, qui récemment aurait été inimaginable, ainsi que le transfert au Congrès de certaines compétences, traditionnellement  réservées à l’Administration du Président, ont été eux aussi très déconcertants. D’ailleurs, certains politiciens y ont trouvé l’occasion de déclarer qu’aux USA « a eu lieu un coup d’Etat rampant» et que la forme de gouvernance a réellement changé : du semi-présidentiel le pays s’est transformé « de fait en république parlementaire ». [5]

Les résultats du référendum (et le fait même de sa tenue) en Grande-Bretagne au sujet de son appartenance à l’Union Européenne ont aussi impacté la capacité de prévision de la communauté des politiciens et d’experts, même si cet impact  est plus localisé. Que les habitants de l’Albion, qui avaient le bon sens dans leurs gènes, s’en soient contrefichés, et se  soient privés eux-mêmes des avantages de leur adhésion à l’UE, aucune personne saine de corps et d’esprit n’aurait pu l’imaginer, même dans le pire cauchemar. Pourtant le Brexit est devenu une réalité, et Londres a entamé des négociations avec Bruxelles, des négociations perdues d’avance pour les Britanniques, quelles que soient les conditions.

Il a été suivi par des expérimentations politiques pour le moins étonnantes : la propulsion en France d’Emmanuel Macron et la création à la va-vite de son mouvement omnivore centriste « La République en marche », qui ont fini par provoquer l’effondrement du système des partis traditionnels ; l’obtention au Japon d’une majorité écrasante au parlement par le Premier ministre japonais Shinzō Abe, la majorité complètement non fondée, qui lui donne carte blanche pour mener plus tard, quand il aura créé les conditions préalables nécessaires, une politique extérieure et intérieure arbitraires, y compris en vue de mettre un terme à ce qui reste du pacifisme, inscrit pourtant dans la Constitution du pays.[6, 7, 8, 9] Vient ensuite la transformation de l’Allemagne, qui était pour l’UE un bastion d’espoirs, une île d’assurance, de certitude et de stabilité, en marécage politique où ne poussera aucune coalition gouvernementale stable, et ce durant un très long moment inadmissible pour une démocratie qui se respecte. [10] Et enfin, cette fantasmagorie liée à l’indépendance de la Catalogne, capable de faire plonger dans le chaos politique et économique l’Espagne, qui venait à peine de redevenir gagnante, suivie de l’Union Européenne dans sa totalité. [11] Puisque pour les partisans de l’indépendance le pire sera le mieux. [12]

Par souci d’exhaustivité on va y rajouter l’épée de Damoclès suspendue par l’administration de Donald Trump au-dessus de l’économie mondiale, quand elle a déclaré que désormais, dans le commerce international, les Etats-Unis vont défendre exclusivement leurs propres intérêts, sans se soucier de personne, en complétant cette déclaration par d’autres mesures protectionnistes tranchantes que cette puissance économique, qui se veut être la première au monde, s’apprête à rendre systématiques. [13] Ajoutons-y aussi le délabrement rampant des régimes de non-prolifération de l’arme nucléaire, le refrènement de la course aux armements et des négociations de désarmement de tous formats ; le retour triomphal sur la scène internationale de la politique de dissuasion de l’époque de la guerre froide qui vise cette fois la Russie et la Chine, deux pays « hors système », et qui a tout de suite dégénéré en un « jeu sans règles ». Sans oublier les mesures restrictives, dénommées arbitrairement « sanctions », prises pour n’importe quelle raison, ou même sans raison, à l’encontre de presque tout le monde, qui poussent le monde au bord de « la guerre de tous contre tous » ; ni l’incapacité des puissances mondiales ou régionales de s’unir  pour lutter contre le terrorisme international, ce qui laisse à ce dernier une possibilité rarissime de parcourir toute la planète, de s’enraciner de plus en plus, de créer des citadelles de plus en plus importantes et de s’intensifier non seulement au Moyen Orient mais aussi en Afrique, en Asie et même en Europe, de se transformer en menace interne pour plusieurs pays tout en restant une menace externe. [14, 15] Mettons aussi sur la liste l’inversion de la tendance de croissance accélérée d’une partie des économies émergentes et l’accumulation de soutiens populaires aux régimes politiques qui s’y sont institutionnalisés (que ce soit en Russie, en Turquie, en Arabie Saoudite, en Afrique du Sud, au Brésil ou ailleurs) vers la perte du dynamisme économique, l’instabilité politique et/ou vers les excès. Mentionnons aussi l’incapacité et le refus des Etats de respecter les normes généralement acceptées du droit international et la divergence qui se creuse entre eux concernant leur interprétation et leur application ; l’écart de plus en plus croissant entre, d’un côté, une vision messianique et idéaliste de la démocratie, la suprématie du droit et la priorité du respect des droits de l’homme, et d’un autre côté, une réalité pratique cruelle et un rétrécissement continu du champ d’action de la société civile (dont on a parlé avec une préoccupation particulière lors de la conférence de Londres).

Si tous ces phénomènes et tendances sont effectivement inattendus, imprévisibles et impromptus, alors il faut fermer de toute urgence tous les centres scientifiques de recherche jadis faisant autorité, mais actuellement discrédités, et tant qu’on y est, fermer aussi tous les services de sondage de l’opinion publique et se fier à la volonté de Dieu tout puissant, puisqu’il est absolument impossible de vivre dans de telles conditions, d’agir, de prévoir ou de planifier quoi que ce soit. Il est incohérent, contreproductif et dommageable de prendre des dispositions notoirement inefficaces qui s’anéantissent réciproquement, des mesures arrêtées au hasard et effectuées à l’aveuglette. Et ça ne fera qu’empirer dans l’avenir…

Cependant si on analysait cette  horrible liste ahurissante, mais répandue avec enthousiasme aussi bien par les médias friands de sensations que par des centres scientifiques, sous un autre angle, et non dans un esprit du concept de l’incertitude  omniprésente, on verrait une toute autre image, foncièrement différente.

 

Souverainisation de la population

La communauté internationale des politiciens et experts a franchement loupé « les glissements tectoniques » de l’humeur au sein de l’électorat, cette sorte de changement de psycho-type d’une bonne partie de la société civile moderne. Durant une longue période après les événements de 1968, et une génération plus tard après l’effondrement du mur de Berlin, la population préférait rester en dehors de la vraie politique, en se contentant du misérable choix qu’on lui proposait et de règles du jeu qu’on a sélectionnées à sa place, bref, des miettes qu’on laissait tomber de la table des maîtres. Ce temps est révolu.

Les peuples des Etats-Unis, de Grande Bretagne, de France et d’autres pays en ont eu  assez d’être pris pour des simplets, d’être gavés de racontars et de mensonges éhontés, sans plus leur donner le moindre semblant de véracité, marre de subir la politique qu’ils n’ont pas choisie, qui ne leur est pas familière, qui est perçue comme une trahison, marre des autorités qui au nom du peuple agissent comme bon leur semble, s’engraissent au frais de la population, ouvertement, lâchement, ignoblement. Mais quand quelque chose ne va pas, c’est au peuple de supporter le fardeau des crises, des guerres, des erreurs commises et des inepties flagrantes, à lui, le peuple humble et muet. Il est coincé dans le lit de Procuste du fastidieux « politiquement correct », quand ce qui est sale et souillé est qualifié de blanc et immaculé, quand ce à quoi on croyait jadis est dit inopportun, inutilisable, obsolète et pas « comme il faut ». Sous prétexte que tous sont différents et qu’il faut tout respecter, y compris ce que le peuple n’accepte pas ou dont il n’a pas besoin, on le prive de ce à quoi il croit, de ce qui lui est cher et qu’il ne voudrait perdre pour rien au monde.

Une récurrence d’événements a persuadé le peuple de l’exactitude de cette allégation, d’événements en apparence divers mais qui heurtent ses intérêts avec la même intensité : la crise globale qui arrive sans crier gare ; la politique d’austérité qui laisse des millions de personnes dépouillées, plumées et démunies ; la crise migratoire, qui a enfin poussé les gens à manifester leur désaccord avec ce qui se passe autour d’eux ; des explosions et des tirs de terroristes qui retentissent ici et là, qui ont révélé ce qui avait été dissimulé pendant très longtemps, notamment le fait que les autorités pourries jusqu’à l’os ne sont pas capables de s’acquitter de leurs devoirs fondamentaux – assurer la sécurité.

Le peuple qui avait éprouvé « le sentiment d’être abandonné » a ressenti l’envie de vérité [16], d’une conversation franche, de slogans compréhensibles qu’il partage, de promesses que les politiciens réalisent et pas de celles qui sont données pour faire diversion, duper tout le monde pour accéder au pouvoir. Le peuple a eu envie d’une politique qui ne fait pas honte, pour laquelle il vote et qui lui convient, et non de ce spectacle de music-hall donné par le président François Hollande et les socialistes français qui se sont ingéniés à faire virer en tête à queue, de gauche à droite, le bateau de la politique intérieure du pays, sans pourtant changer de rhétorique. Le peuple a eu envie de leaders qui le traitent comme leur égal, qui prennent des décisions en tenant compte de son avis, et non derrière son dos, comme a essayé de le faire la classe politique britannique, qui s’est retrouvée en fin de compte les bras chargés de problèmes insurmontables.

Et de tels leaders ont fini par arriver : Donald Trump aux USA et Emmanuel Macron en France [17], certains autres politiciens un peu moins éminents, mais uniquement à cause de la cotation globale de leurs pays respectifs – en Suède, en Autriche, en Hongrie, et on peut continuer la liste. Marine Le Pen, ex-président du Front National, aurait pu obtenir un meilleur résultat si, de son propre aveu, même tardif, au dernier moment elle n’avait pas trahi ses principes et le petit peuple qui lui faisait confiance, comme l’ont fait d’autres politiciens charismatiques. Dès que Jeremy Corbyn a commencé à utiliser à la place d’un langage livresque un langage facile à comprendre et qui plait au peuple, les travaillistes (et les jeunes) ont tout de suite récupéré les points perdus face aux conservateurs et ont privé ces derniers de leurs acquis lors des élections anticipées de 2017. Ces élections ont été menées si médiocrement par Theresa May qu’on s’étonne de voir les conservateurs garder la majorité absolue à la Chambre des communes.

Donc la victoire de Donald Trump aux Etats-Unis et d’Emmanuel Macron en France, des partisans de la sortie de l’UE en Grande Bretagne, des extrêmes droites et des nationalistes en Suède et en Autriche etc. n’est pas un hasard, loin de là, mais une manifestation des changements profonds qui se sont opérés dans les sociétés américaine et européenne durant la dernière décennie [18]. La débâcle des partis politiques classiques en France, l’érosion de l’appui apporté à Angela Merkel, aux démocrates chrétiens et aux sociaux-démocrates  lors des élections fédérales allemandes de 2017 sont, dans la même mesure, légitimes (même si l’économie allemande se porte  bien, même si elle est croissante et en plein essor). [19] Ils se sont présentés aux élections avec un programme vieillot, ont ignoré les revendications des jeunes, n’ont pas réussi à « enfourcher la vague » de protestations soulevée dernièrement, ni même à se donner au moins la peine de comprendre la cause de ce phénomène, se sont avérés incapables de présenter à l’électorat de nouveaux visages de politiciens qu’on a envie de suivre, qu’on affectionne et qui inspirent confiance ; et ils l’ont payé cher.

Ceux qui citent les cas de Donald Trump et d’Emmanuel Macron, de la crise politique en Allemagne, de l’impasse catalane etc. pour en déduire que l’incertitude est omniprésente, négligent certains préceptes historiques. Partout en Amérique et en Europe a eu lieu un changement de générations. Les événements de 1968 et l’effondrement du mur de Berlin 20 ans plus tard ont démontré la signification d’un tel changement. La socialisation de la nouvelle génération entraîne toujours de brusques changements, surtout dans la génération d’aujourd’hui qui vit dans les réseaux sociaux, qui est enrichie de l’expérience des grands groupements, qui a un accès illimité à toutes sortes d’informations, qui est particulièrement sensible à l’injustice du système politique dans son pays et dans le monde en général, ce système qui l’empêche de défendre efficacement ses intérêts et ses attentes et d’être dignement représentée au firmament politique [20]. Il n’y a que les hommes et les forces politiques qui mettent le cap sur les réformes, le progrès, les innovations et les changements qui sont capables de lui donner satisfaction.

Une autre maxime que les élites occidentales ont fortement oubliée: la  démocratie ne supporte pas la rigidité, l’immobilisme lui est mortel. Il faut constamment se battre pour la démocratie, la redécouvrir chaque fois pour soi-même et pour l’électorat. La démocratie mise en œuvre par les USA et les Etats de l’UE a beaucoup terni. Son caractère peu attrayant a été démontré par les guerres interminables et les aventures hasardeuses occidentales au Moyen Orient, qui se propagent maintenant en Europe, par la crise de l’euro, par la politique d’austérité désespérément bâclée, par la crise migratoire et le ravage du terrorisme ; mais il y a plus que ça. Il n’y a qu’une habitude vieille de plusieurs années, un détournement de l’attention habilement orchestré et des interdits formels d’aborder les sujets indésirables qui empêchent la population de réaliser dans quel état de dégénérescence se retrouve la démocratie aujourd’hui. La rotation du pouvoir (qui est la moelle de la démocratie) n’existe plus depuis longtemps. Le pouvoir se passe et se repasse d’un clan à l’autre au sein de la même élite. Les élections présidentielles et parlementaires n’influent que sur les points secondaires. Elles n’entraînent qu’un remplacement très partiel des personnes, qu’une apparition de visages soi-disant nouveaux ou un retour des vieilles personnalités, et non un changement de politique. La gauche et la droite ne sont depuis longtemps ni à gauche ni à droite, le sens de leur appartenance à un tel ou tel segment du spectre politique s’est désagrégé. Leur  omni-voracité et un haut degré de ressemblance réciproque sont corroborés par l’existence des grandes coalitions gouvernementales (au Bundestag, au Parlement Européen etc.) qui sont rejointes par les forces politiques en apparence opposées, qui ont dédaigné leurs programmes et les attentes de leurs électeurs.

Ainsi, la rébellion contre les élites politiques et les partis dirigeants aux USA, en France, en Grande Bretagne, en Allemagne, en Espagne, l’élection de Donald Trump et d’Emmanuel Macron, le vote pour la sortie de l’Europe et la défaite relative d’Angela Merkel représentent-ils en quelque sorte le retour à la démocratie qui était perdue et à la rotation du pouvoir, ou au moins à leur imitation. Le schisme des élites politiques aux USA et la guerre déclarée contre le Président au pouvoir,  la dévalorisation des partis politiques classiques en France, les pertes provoquées par la sortie  de l’UE de la Grande Bretagne, dont elle souffrira encore longtemps, l’incapacité de créer dans les délais raisonnables une coalition gouvernementale stable en Allemagne – c’est le prix à payer pour l’immobilisme, l’attachement au passé, l’intention de pratiquer une ancienne méthode dans des conditions résolument nouvelles. [21]

 

Situation inextricable

Au premier abord, cela peut paraître paradoxal, mais ce que les USA, la Russie, l’UE et la Chine ont en commun, ce n’est pas le fait de prétendre (parfois à juste titre) à un rôle de grande puissance ou de centre du monde moderne, mais de se trouver dans une situation uniformément inextricable. Ils n’ont pratiquement pas le choix. Aujourd’hui comme à l’avenir ils sont obligés d’agir exactement comme ils essayent de le faire, sinon ils perdront d’abord le droit à l’initiative historique, ensuite leur statut et possiblement leur dirigeabilité. Personne n’est en état d’inventer autre chose à leur place et/ou de proposer une alternative.

Les Etats-Unis ont commencé à perdre leur leadership mondial, jadis incontestable, dans plusieurs domaines, mais ne sont pas prêts à l’accepter quelles que soient les circonstances. Les USA ont accumulé une puissance militaire considérable et une supériorité militaire qui coûtent les yeux de la tête au pays. D’après les informations américaines, rien qu’à l’étranger les USA déploient actuellement 240 mille soldats dans 172 pays. [22] Mais ils ne sont pas capables d’en tirer des avantages. Les interventions sanglantes et onéreuses, sous leurs auspices ou avec leur participation, en Afghanistan, en Irak, en Libye, et même en Syrie, ne leur ont rien apporté de positif. Ils ne savent pas comment écarter la menace nucléaire provenant de la Russie, ne sont pas en mesure  de serrer la bride à l’Iran, n’arrivent pas à astreindre l’UE et les autres à suivre leur sillage. Ils n’arrivent même pas à faire plier « une certaine » Corée du Nord. [23] Tous ces brusques mouvements qu’ils entreprennent ne font qu’aggraver leur situation.

Formellement les USA restent la première puissance économique mondiale. Ils sont les plus riches, les plus libres, les plus prospères, ils ont à  leur disposition  un immense marché intérieur avide de biens et de services, des marques les plus célèbres au monde, des fortunes personnelles les plus importantes [24], un potentiel infini/illimité, une prédisposition à mettre en œuvre des révolutions technologiques, comme c’est le cas  de l’essor actuel d’extraction du pétrole et du gaz de schiste [25]. Néanmoins, les USA perdent du terrain, aussi bien en ce qui concerne leur part dans le PIB mondial que l’état des infrastructures et le niveau de satisfaction à l’égard de l’existence  (nulle part ailleurs la mortalité due à une overdose n’augmente à une telle vitesse), ou encore la qualité du capital humain. Des dizaines de producteurs se bousculent sur les marchés où les Américains régnaient pendant longtemps. Si ces tendances persistent, non seulement la Chine prendra une énorme avance, mais l’écart entre les USA et les autres puissances sera sérieusement réduit, avec toutes les conséquences géopolitiques qui s’en suivent.

Le système financier mondial dans son ensemble repose sur le dollar américain. Pour le monde entier, même pour la Banque Centrale et le Ministère des finances de Russie, les dettes américaines servent de « havre de sécurité ». Les USA ont entre leurs mains un outil de domination mondial fantastique — la planche à billets. Mais chaque médaille a son revers. Les USA vivent au-dessus de leurs moyens, aux frais du reste du monde qui les « sponsorise ». Ils ne veulent pas renoncer à leur mode de vie, ils ne l’estiment pas nécessaire. Par conséquent, ils vivent à crédit. Rien que leur dette souveraine s’exprime par le chiffre affolant de 20 trillions de dollars. Si on y ajoute les dettes du capital privé, des ménages et des autorités locales, ce chiffre grimpe à 60 trillions. Tant que la Réserve Fédérale, la banque centrale des Etats-Unis, maintenait ces dernières années les taux d’intérêt à 0 ou presque, assurer le service de la dette ne coûtait rien, ce dont se réjouissait Paul Krugman, prix Nobel d’économie. A mesure que les taux d’intérêt augmenteront, la situation commencera à se détériorer. Entre temps, le système de retraites dans le pays a été démoli : on a donné aux entreprises privées la possibilité d’éviter d’y contribuer, et personne ne s’est préoccupé d’augmenter suffisamment le montant de l’épargne privée. Les trillions de dollars imprimés durant ces dernières années ont été engloutis par les prix des actions au lieu d’être investis dans des secteurs réels de l’économie. De ce fait, il suffirait d’une petite secousse pour que le marché hautement surévalué se mette en état de correction de longue durée, ce qui provoquera l’effet domino et une faillite massive des banques et d’autres corporations financières et non-financières, par rapport à laquelle la première crise globale semblera avoir été une fête d’enfant.

Le besoin de changer de cap politique aux USA a mûri depuis si longtemps qu’il est devenu blet. Quelqu’un devrait mettre de l’ordre et rendre à l’Amérique ses positions dominantes qu’elle a déjà perdues, ou est en train de perdre, dans le domaine de la production matérielle et de services, quelqu’un devrait se décider à renoncer à la prodigalité d’autrefois. Ce « quelqu’un » s’est avéré être Donald Trump. [26] Il n’y avait tout simplement personne d’autre. On n’allait quand même pas prendre au sérieux Hillary Clinton (il n’y a pas besoin d’expliquer pourquoi). Son slogan « l’Amérique avant tout ! » n’est pas du verbiage, une fantaisie ou une ambition maladive, mais une rude nécessité. Les USA se sont mis dos au mur eux-mêmes, maintenant ils doivent en sortir. Bien évidemment, aux frais des autres. Ce que « les autres », incontestablement, n’apprécient guère. Justifier tout par l’extravagance de Donald Trump ou son imprévisibilité ne vaudrait pas tripette ou serait une incompétence professionnelle.

La Chine attire une part disproportionnellement importante des investissements internationaux; grâce à la sous-évaluation du yuan et au dumping, elle a la mainmise sur le marché intérieur des USA ainsi que sur d’autres marchés que les Américains voudraient chapeauter eux-mêmes. Il faut alors rediriger les flux financiers et changer les règles du libre-échange ou l’application des lois qui profitent à Pékin. Par la même occasion il faut abroger les restrictions que les traités internationaux imposent, ou envisagent d’imposer, aux corporations américaines, rendre plus complexes l’accès aux nouvelles technologies et l’acquisition des compagnies de pointe. [27, 28] Dans le domaine du commerce avec les USA l’Allemagne a un solde positif de plusieurs milliards non seulement parce que les produits allemands sont meilleurs, fiables et de plus haute qualité, mais aussi grâce à l’euro qui est beaucoup moins « lourd ». Il est moins lourd que ne l’aurait été le Deutsche Mark, car en temps voulu Berlin et Bonn avaient créé l’Union économique et monétaire et l’Eurogroupe à des conditions qui leur étaient extrêmement favorables et qu’ils n’ont pas l’intention d’ajuster (malgré les appels appuyés, de longue date, que leur lancent les membres méditerranéens de l’UE et en dépit des conseils des économistes avisés, au premier chef des économistes américains). [29] Alors, il faut obliger l’Allemagne et l’UE à se conformer à des règles « honnêtes » (à comprendre comme « plus avantageuses pour les Etats-Unis »), et non aux normes de la pseudo-liberté du commerce. Les alliés de l’OTAN « s’engraissent » et prospèrent, agrippés à la puissance militaire américaine, sans rien donner en échange, sans porter aucune  charge économique ni financière, sans compenser d’aucune façon les frais supportés par les Américains tout en s’autorisant n’importe quelle privauté. Alors, il faut les contraindre à payer, à apporter leur contribution, en proportion de celle des Américains, dans les efforts communs, à s’en tenir aveuglement à une ligne de conduite générale, et ceci sans manifester de mécontentement, « de leur plein gré et en chantant » [ note du traducteur: allusion à une blague de l’époque soviétique au sujet d’un chat à qui il fallait faire accepter de manger de la moutarde : un Américain attrape le chat et lui fait avaler un pot de moutarde. « Acte de violence ! », s’insurge le Russe. Un Anglais a mis une couche de moutarde entre 2 tranches de saucisson. « Arnaque ! », dit le Russe. Il attrape le chat et lui met de la moutarde sous la queue. Le chat en miaulant se lèche le derrière. « Vous constatez ? - s’en réjouit le Russe,- Le chat le fait de son plein gré, et en chantant ! »]

La Russie continue de maintenir, avec beaucoup de peine, la parité nucléaire dans le monde. Elle est  la seule au monde à menacer les Etats-Unis de destruction. Alors il faut faire saigner à blanc l’économie russe, lever toutes les mesures restrictives de désarmement, moderniser ses forces armées avec des équipements de nouvelle génération [30], fabriquer des anti-missiles à raison de deux, quatre, dix ou même vingt par porteur russe de têtes nucléaires.

Qu’est-ce que l’incertitude a à voir là-dedans ? ou l’imprévisibilité ? Qu’est-ce qui n’est pas clair ? à quoi bon s’indigner, faire l’innocent et prétendre que les USA auraient pu mener une politique différente, plus angélique, douce, indulgente, en appliquant les principes de miséricorde et de multilatéralisme, une politique dévastatrice pour eux-mêmes ? Ainsi les Etats-Unis réajusteront-ils leurs liens commerciaux individuellement avec chacun de leurs partenaires, avec fermeté et intransigeance. Ils ne lèveront pas les sanctions contre la Russie, dans ce domaine les deux partis sont arrivés à un consensus,  qui ne changera rien pour Moscou sauf si les Russes trouvent une contre-intrigue infaillible. Ils rejetteront  immanquablement  le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, puisque c’est indispensable pour contenir efficacement la puissance militaire croissante de la Chine, et non seulement pour braquer le Kremlin. Et ainsi de suite. Un des politologues russes les plus éminents, Sergueï Karganov, en faisant le bilan de l’année 2017 en particulier, et d’une époque révolue en général, prouve, démonstration à l’appui, que les USA feront tout leur possible « afin d’éviter tout nouvel affaiblissement de leurs positions et même de reprendre, dans la mesure du possible, le terrain perdu ». [31]

En faisant le bilan de l’année, on peut, évidemment, traîner dans la boue le plus haut fonctionnaire de l’Etat autant qu’on le souhaite; on peut affirmer, sous couvert des résultats des sondages, que « le peuple rejette » la politique qu’il mène [32, 33].   On peut se réjouir à l’idée de « la Bérézina » qui attend Donald Trump et les républicains lors des élections intermédiaires à la fin de l’année. On peut se moquer du Président des USA « bon à rien », « dévoyé », « pagailleux », « ignorant », « arrogant », qu’on essaie de « mater » au moment de l’approbation du budget, de l’adoption d’une nouvelle législation en matière d’immigration, surtout quand il s’agit de légaliser les ressortissants mexicains et d’allouer des fonds à la construction d’un nouveau mur ; on peut le critiquer quand il s’en prend à la réforme de la sécurité sociale, laissée en héritage par Barak Obama, la réforme qui provoque soi-disant un sentiment généralisé de rejet, ce qu’écrivent en ricanant les journalistes et les rédacteurs de la BBC. [34] Mais ce ne sont que des affaires courantes. Donald Trump a réussi à réaliser quelque chose d’essentiel, de systémiquement important, qui a été promis aux entreprises, quelque chose qui permet de remodeler l’économie mondiale à l’américaine : il a fait promulguer une nouvelle législation fiscale révolutionnaire qui divise par deux l’impôt des sociétés et a fait instaurer des droits compensatoires pour accéder au marché américain. Les hommes de terrain qui savent comment calculer les risques et adapter leur business à la conjoncture changeante, constatent : maintenant le centre de l’économie mondiale retournera indéniablement aux USA. Beaucoup d’importants acteurs du marché, si ce n’est tous, se précipiteront pour y aménager leurs sièges. Une tout autre époque s’ouvre dans le domaine du commerce mondial [35]. Les analystes font écho aux hommes de terrain : à leur avis, « la réforme de Donald Trump transformera les USA en un paradis fiscal attrayant et réduira à néant la compétitivité des industriels étrangers » [36] Ainsi ne faut-il sous-estimer ni les réalisations de Donald Trump (ce à quoi sont enclins bon nombre d’analystes), ni sa détermination à poursuivre ses efforts, même sous la menace d’impeachment, si les démocrates obtiennent la majorité dans les deux Chambres du Congrès. [37]

Une petite, mais très symbolique esquisse tirée de la conférence Chatham House de Londres. Devant la salle, où sont confortablement installés plus de trois cents experts de tous les coins du monde, l’animateur de la conférence pose une question : « Qui parmi vous soutient-il la politique menée par Donald Trump ? ». Ne se lèvent que trois bras. C’est évident, puisque la majorité, à juger par les conversations dans les couloirs, partage le verdict du prix Nobel d’économie Paul Krugman. Il affirme que le passé radieux, quand « la logique et les faits avaient un vrai sens pour les gens au pouvoir », ce passé-là est révolu ; « ce que font le président actuel et le Congrès vise à approfondir tout simplement le gouffre qui sépare les pauvres des riches, mais en plus à renforcer les avantages dont disposent les ploutocrates, afin de faciliter la tâche qui consiste à les maintenir au sommet, eux et leurs semblables, et à contenir tous les autres en bas ». [38] Après deux journées d’âpres discussions, lors de la clôture le même animateur de conférence, en se promenant sur l’estrade, pose une autre question : « Qui parmi vous estime-t-il que Donald Trump a des chances de remporter un deuxième mandat ? » Un tas de bras se lèvent. L’avis est partagé par les deux tiers de l’assistance. Qu’y a-t-il d’autre à dire ? Il est également curieux, que les analystes qui écrivent pour Financial Times, avouent que même si Donald Trump avait causé un  préjudice, ce n’était pas au détriment des marchés. [39]

 

Un sanglier traqué

Il semblerait que le cas de figure en Russie est différent. Toutefois elle aussi se trouve dans une situation inextricable, elle aussi est acculée, dos au mur. Pour ne pas se rendre, ne pas plier sous l’autorité des puissances rivales, ne pas quitter l’Olympe politique de la planète et ne pas se perdre entre autres pays qui ont une histoire moins glorieuse, afin de tout simplement survivre et se libérer des tenailles de la crise systémique, la Russie doit constamment démontrer son importance, sa grandeur, son statut. Prouver qu’elle reste la première parmi ses égaux, qu’elle a des ambitions mondiales, qu’elle est encore capable d’influencer le développement global, et même d’une façon décisive.

Les choses auraient pu être différentes. L’insertion dans l’économie mondiale contemporaine, comme les réformes qui sont pour cela nécessaires, auraient pu se dérouler sans heurts, plus rapidement, de façon plus systémique. Mais la crise provoquée par la disparition impromptue de l’URSS, par la rupture des liens économiques coutumiers, par l’absence de capital initial et d’une expérience de fonctionnement sur le marché, par la trahison que les partenaires occidentaux lui ont fait subir au moment où leur aide était si indispensable aux nouvelles élites dirigeantes pro-démocratiques,  propulsées au pouvoir comme on se jette à l’eau, cette crise-là s’est avérée monstrueusement profonde. [40] Sur le chemin des mutations Moscou a tellement perdu de sa force militaire, de sa puissance économique, de son influence politique et idéologique, que l’Occident unifié et ses voisins de Grande Eurasie ont cessé de compter avec elle. Au lieu de se contenter de la disparition de la menace d’agression de la part de l’URSS et du risque de sa domination, au lieu  de bâtir des relations basées sur l’égalité, laisser la possibilité aux pays baltes et aux pays d’Europe de l’Est de garder leur neutralité militaire et politique et leur indépendance nationale nouvellement retrouvée, on les a fait adhérer, en deux temps trois mouvements, d’abord  à l’OTAN ensuite à l’UE. Ayant repris de la vigueur et s’étant élargies, l’OTAN et l’UE ont poursuivi leur expansion, qui a démarré pour elles avec tant de succès, se sont approchées du saint des saints — de l’environnement immédiat de la Russie — et se sont mises à l’apprivoiser, tandis que la Russie continuait à reculer, en perdant tout et apparemment définitivement, ce qui était inadmissible pour Moscou. Le Kremlin à mainte reprise les a mises en garde : « Ne le faites pas ! Arrêtez ! Méfiez-vous ! Ayez un peu de décence ! Nous serons obligés de répondre, et pas moins durement que vous ! » Mais, habituées durant presque deux décennies à se moquer de l’avis de la Russie, à ignorer ses intérêts, à dédaigner ses ultimatums, avertissements et mises en garde, les puissances occidentales n’ont pas tenu compte, une fois de plus, des déclarations de Moscou. Même l’anéantissement (peut-être pas tout à fait  fulgurant, mais néanmoins inconditionnel) du régime insolent de Mikheïl Saakachvili en Géorgie, qui comptait sur un soutien extérieur après avoir agressé une petite Ossétie du Sud paraissant si inoffensive, même cet anéantissement en question ne leur a pas servi de leçon. La Russie a fini par mettre en œuvre, avec succès, la réforme militaire après avoir réalisé à quel point sont peu fiables les bonnes relations avec les partenaires occidentaux et compris que personne ne la protègera, ni elle-même ni ses alliés réels ou potentiels. Les partenaires occidentaux n’y ont pas prêté attention. Ils ont eu tort. L’Ukraine a été le noyau de l’Ex-URSS et le maillon central d’une fraternité panslave non-aboutie. L’intégration informelle de l’Ukraine, et d’aucun autre pays, dans l’UE et l’OTAN par le biais d’un accord d’association étroite et avec l’aide de l’élite antirusse, qu’on a laissé s’emparer du pouvoir de façon anticonstitutionnelle, cette intégration-là équivalait à une déclaration de guerre. De la guerre contre tout ce qui était cher à Moscou, contre tout ce qu’elle espérait et sur quoi elle comptait, contre son avenir en tant qu’acteur mondial indépendant qui peut encore se relever. Moscou ne pouvait absolument pas se résigner à une telle évolution des événements, pas du tout. A cet égard, une analogie complète se dégage avec la situation des USA dont on peut faire ici le rapprochement avec la situation, décrite ci-dessus, dans laquelle se sont trouvés les USA.

Cela s’est poursuivi avec la Crimée, le Sud-Est de l’Ukraine, la guerre des sanctions, par une nouvelle guerre froide qui est fort différente de la précédente. Ce n’est pas la gravité de l’affrontement qui les différencie, ni l’absence de perspectives. La première était une guerre entre systèmes, la seconde a un caractère endogène, intra-système. La précédente s’est soldée par l’effondrement d’un des camps idéologiques, politiques et économiques opposés; la guerre actuelle pourrait se terminer par un collapse généralisé et l’autodestruction du système en tant que tel. Malgré tout elle continue, en portant un préjudice de plus en plus important aux pays impliqués ; elle devient de plus en plus interminable, inextricable et universelle ; elle se manifeste aussi sous forme de « guerres de proximité », comme c’est le cas de la guerre pour la Syrie, que Moscou ne pouvait pas se permettre de perdre. C’est ça l’origine de l’opération des Forces russes aérospatiales, qui est loin d’être inopinée, inattendue ou imprévisible, mais parfaitement légitime, c’est la  suite logique des événements qui la précèdent. Par cette opération le Kremlin espérait « renverser la table » et mettre fin à cette confrontation dont la Russie n’a absolument pas besoin. Mais cela n’a pas marché. En revanche, comme le reconnaissent volontiers la plupart des analystes, bien d’autres choses ont marché. [41] Moscou a multiplié le nombre de forces qui lui sont loyales dans sa région et dans le monde en général. La Russie a effectué un retour triomphal en géopolitique, a manifesté sa puissance croissante, a obligé les autres a réussi à s’imposer. Elle a transformé chaque projet géopolitique qu’elle met en œuvre ou qu’elle mûrit en projet prometteur et viable. [42]

Il existe actuellement deux projets. Un plus sobre, mais en revanche tout à fait concret et tangible : le renforcement de l’Union économique eurasiatique, l’approfondissement de l’intégration dans le cadre de l’Union et avec les pays qui en font partie, son extension moyennant la signature d’accords sur la zone de libre-échange et/ou sur l’abaissement des barrières administratives avec le Vietnam et la Chine, en perspective – avec l’Inde, l’Egypte, l’Iran, Israël et une dizaine d’autres Etats. L’autre projet est plus ambitieux : la mise en place d’un Grand Partenariat Eurasiatique Global (que nous appelons affectueusement «VseBEAP »- GlobGPEA) [43]. Ce partenariat a pour mission de lier entre elles les régions isolées économiquement et politiquement, de créer un espace transrégional commun.

Selon les plans développés par les dirigeants russes et commentés par les centres analytiques nationaux éminents tels que le Conseil de la politique extérieure et de défense (SVOP), le Club international de discussion « Valdaï » et autres, ce partenariat permet de remettre la concurrence avec la Chine sur une voie constructive, de transformer son expansion extérieure imminente en outil de développement accéléré de tous les fragments de ce vaste continent Eurasiatique (incluant, bien évidemment, l’Extrême-Orient russe et la Russie dans sa totalité) [44]. Ce partenariat dévalorise la politique échouée d’isolation et d’endiguement  de la Russie, menée avec acharnement par les USA et l’UE, l’acharnement qu’ils  auraient pu utiliser autrement, fait voler en éclat leurs prétentions à l’hégémonie mondiale et les espoirs de légaliser leur vocation missionnaire de servir de référence absolue et d’exemple à suivre, de  s’immiscer à leur guise dans les affaires des pays et des régions tiers. Ce partenariat ouvre la voie à une interaction transrégionale destinée à résoudre conjointement les problèmes mondiaux, à stimuler le développement économique, à instaurer la stabilité politique, à assurer un transfert du pouvoir, à régler les conflits les plus violents, pernicieux et persistants qui font éclater la paix en Asie du Sud-Est, en Grande Asie Centrale, la Grande Europe et le Grand Moyen Orient. Ce partenariat relie entre elles les nouvelles organisations récemment créées avec la participation et/ou sur l’initiative de la Russie et les organisations internationales les plus influentes telles que le G20, l’OCS, les BRICS, l’UEEA et l’OTSC et autres en un réseau unique de gestion des processus mondiaux [45].

Il ne peut ni ne doit y avoir le moindre doute : dans un avenir prévisible, quelle que soit sa dynamique politique nationale, la Russie continuera sur la même voie.  Seulement pour assumer ce rôle mondial auquel elle prétend, la Russie devra impérativement entreprendre de profondes réformes socio-économiques. Il ne s’agit pas du tout d’innovations «modestes», particulières et partielles, proposées par le Club de Stolypine, par l’équipe de Koudrine etc. La Russie doit mettre fin à « l’économie de pot de vin » qui s’est formée dans le pays, elle doit procéder à la désétatisation de l’économie, à sa réelle désoffshorisation ; la Russie doit garantir à tous une vraie liberté économique, et non une liberté fictive, créer une plateforme financière indépendante de l’Est et de l’Ouest, donner la possibilité à toute entreprise d’accéder aux emprunts à long terme, définir enfin ses priorités économiques, s’occuper de la planification économique efficace non seulement à l’intérieur de ses frontières nationales, mais aussi au sein de l’Union économique eurasiatique et du Grand Partenariat Eurasiatique Global. Afin qu’il existe des dizaines de vrais leaders économiques comme « Rosatome », et qu’on ne les compte plus sur les doigts d’une seule main [46].

 

Forteresse assiégée

L’Union Européenne se trouve dans une situation semblable. Il n’existe pas d’alternative à la politique de maintien de ses acquis, de renforcement de la cohésion interne et d’approfondissement de l’intégration. Cette politique, comme l’a démontré la dernière décennie, est elle-même loin d’être irréprochable. Elle ne contribue pas à combler le fossé entre les différents niveaux de développement, au contraire, elle rend ce problème encore plus douloureux et insurmontable. De ce fait les contradictions au sein de l’UE entre le Nord prospère, le Sud en crise, l’Ouest content de lui et l’Est relégué à la périphérie acquièrent un caractère chronique et permanent. Cette politique ne réduit pas les inégalités, ne promet pas de victoire dans le jeu de la concurrence contre les USA ni contre les économies émergentes, ne garantit ni la stabilité, ni le maintien de la prospérité, ni la sécurité, ni l’atténuation de l’euroscepticisme. Elle ne permet pas d’ériger une barrière efficace pour endiguer le nationalisme qui relève la tête, contrer le populisme et l’extrême droite. Tous ces phénomènes, qui n’étaient jadis que des forces marginales, hors système, des mouvements politiques, elle les transforme en partie intégrante de la société occidentale moderne, en un des piliers de cette société sur lesquels s’appuie son système politique ; elle dissipe le mythe d’une société occidentale ouverte, humaniste et humaine,  mythe mis en lambeaux par la crise migratoire [47]

Mais en même temps c’est la seule politique possible, il n’y a rien d’autre pour la remplacer. Le Brexit l’a clairement prouvé. La décision de sortir de l’UE a tétanisé non pas les Européens, mais les Britanniques eux-mêmes. C’est devenu une prise de tête pour la Grande-Bretagne et non pour Bruxelles qui en a assez de la fronde permanente des anglo-saxons. Cette décision a affaibli les positions du « candidat à la désertion » lui-même plus que de l’UE, qui pour l’instant n’en a pas beaucoup souffert. Au lieu de donner un coup de fouet au développement économique, que les uns craignaient et les autres espéraient, cette décision lui a porté un coup dur. [48] Il s’est avéré que le processus d’intégration est allé trop loin pour faire marche arrière, y renoncer causerait plus de tort que de bien. Personne ne sait comment ni pourquoi détruire l’entrelacement formé entre le national et le supranational dans tous les domaines de la vie. La procédure de sortie est incroyablement pénible : le pays qui l’a initiée perd infiniment plus qu’il ne gagne.

On a dû s’entretenir plusieurs fois à ce sujet en marge de la conférence de Londres. Et chaque fois le sujet était évoqué par les Britanniques. Voici un exposé non littéral d’une des conversations : La réception de bienvenue  a été offerte par les organisateurs de la Conférence à la célébrissime Galerie Nationale sur Trafalgar Square, probablement afin d’afficher leur supériorité. Des Britanniques hautains d’apparence aristocratique, parmi lesquels des personnes de la Chambre des Communes, le gratin de la nomenclature du parti, les représentants de British Petroleum et d’autres grandes entreprises – tous sont en train de larmoyer à l’unisson à propos du  référendum en regrettant qu’il ait eu lieu. Les motifs qui ont poussé la population à voter pour la sortie n’avaient en fait aucun rapport avec l’UE, elle a été induite en erreur. Une telle absurdité n’aurait pas pu avoir lieu aujourd’hui. Suite à la sortie de l’UE le pays et l’industrie perdent énormément, jusqu’à l’inadmissible. Tout est régi par les politicards pour qui en réalité la gestion de l’Etat est un domaine obscur. Seuls les fonctionnaires de carrière s’y connaissent, ceux qui constituent l’ossature des services publics, mais on ne demande jamais leur avis. Ceux qui négocient avec Bruxelles sont d’un ordre de grandeur inférieur par rapport à la partie adverse. Ils vont échouer et abandonner tout ce qui est possible et impossible. Il ne reste qu’à espérer que des deux côtés de La Manche on en sortira gagnants. [49]

Philip Stephens, un des observateurs vedettes du Financial Times, décrit cette situation d’une façon encore plus cinglante : « Le gouvernement et le parlement ont perdu le contrôle, — constate-il avec amertume et irritation, — la plupart des parlementaires considèrent le Brexit comme une erreur, mais se sentent obligés de continuer la procédure de sortie pour ne pas être accusés de négliger ce que les tabloïdes qualifient de « volonté du peuple ». Voilà ce qui arrive quand on subordonne le mécanisme finement réglé de freins et contrepoids de la démocratie représentative à la machine de la majorité qui se met en branle lors des référendums ». Plus loin: «La faiblesse est un trait distinctif de la gouvernance de Teresa May. On ne trouvera presque personne parmi les hauts fonctionnaires qui considèrent que le Brexit est une idée convenable. Les diplomates britanniques sont sûrs que le Brexit aura des incidences sur l’influence de leur pays à l’étranger. Les analyses du Ministère des finances restent dans les limites de l’évaluation des dommages : seront-ils importants, très importants ou catastrophiques. La Banque Centrale partage cet avis. » [50]

Donc l’UE maintiendra certainement son cap. Les journaux à scandale aussi bien que les très sérieuses revues sont émaillés de réflexions sur l’intégration qui déçoit, qui n’est pas si bénéfique qu’on le croyait, même pour les Allemands, qui commencent à la remettre en doute, comme le font d’autres européens, mais pour des raisons différentes. Ces réflexions ne sont qu’un fatras de paroles [51]. Par contre, les discours liminaires des leaders de l’EU (en particulier le traditionnel discours annuel de Jean-Claude Juncker devant les députés du Parlement Européen prononcé le 13 septembre 2017, suivi de quelques jours par le discours d’Emmanuel Macron à la Sorbonne, et plus tard par celui de Martin Schultz, président du Parti social-démocrate d’Allemagne, tout en restant plutôt au niveau de slogans abstraits) qui ébauchent un système de mesures permettant d’adapter l’UE au fonctionnement dans de nouvelles conditions, ces discours-là ont toutes leurs chances de se matérialiser en plan d’actions concrètes [52, 53] De toute façon, tant que les politiciens et les experts continuent de pérorer en qualifiant ces discours de promesses creuses, de chimères ou d’ambitions personnelles, la Commission Européenne en association avec le Service européen pour l’action extérieure les transposent en propositions concrètes, leur donnent de la consistance, les transforment en circulaires, en références, en conclusions, en Livres blancs et verts, en ébauches d’actes réglementaires et de textes de loi, leur confèrent un caractère d’accords convenus.

Donc l’UE suivra certainement le chemin tracé du renforcement institutionnel. L’Agence européenne de garde-côtes et garde-frontières et le Parquet Européen ne sont que des prémices. Elle s’occupera indéniablement de la convergence des législations fiscales de ses Etats-membres, les contestations émanant de ceux qui s’y opposaient jusqu’ici se font de moins en moins véhémentes. L’UE réussira aussi à reformater le marché des capitaux, et bien d’autres choses. Avant 2016 les banques européennes s’occupaient essentiellement de leur propre sauvetage. Depuis 2017 elles ont recommencé à accorder des crédits à l’économie réelle, qui plus est, à une fréquence exponentielle. Grâce aux accords « nouvelle génération » de libre-échange avec un nombre maximum de pays qui sont importants pour l’UE, elle créera avec eux des espaces communs et des zones de gestion. Le premier accord – avec le Canada – est déjà ratifié. Fin 2017 l’UE a préparé un accord similaire avec le Japon [54] Grâce aux efforts conjoints, l’UE arrivera aussi à accélérer le développement du complexe européen militaro-industriel. Les décisions révolutionnaires prises en décembre 2017 concernant la mise en œuvre d’une collaboration structurée dans le domaine de la sécurité et de la défense en Europe (PESCO) ne serviront que de points de départ. Il faudrait juste, comme le conseille le Financial Times, que les pays de la zone euro et l’UE ne ralentissent surtout pas la mise en œuvre des réformes internes qui sont si indispensables : c’est le moment opportun – la conjoncture est favorable et le taux de croissance du PIB est rassurant [55], en tout cas plus élevé qu’en Grande Bretagne [56]

Ce que l’UE ne réussira certainement pas dans la décennie à venir, c’est de s’adapter à la démographie planétaire en pleine mutation. Les Européens, hélas, deviendront de moins en moins nombreux sur la planète Terre. Par conséquent ils subiront de plus en plus de pression, tandis que la possibilité d’élaborer un nouveau programme d’actions dans ce contexte peu réjouissant est complètement entravée par la crise migratoire. Face au mécontentement croissant des autochtones et en raison de l’inaptitude d’absorber ne serait-ce qu’une faible partie de réfugiés et de migrants de culture différente, l’UE a choisi la seule option envisageable actuellement, mais une option sans issue. Elle était forcée d’adopter la solution de se barricader derrière un haut mur, et si possible infranchissable, pour se protéger contre le flux de réfugiés et de migrants.

L’Europe s’est arrangée pour ériger ce mur grâce au système de mesures à caractère financier, diplomatique et juridique [57]. Parmi ces mesures on dénombre: transformation des forces navales et de l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, récemment créée pour remplacer Frontex, en bastion sur le chemin de la migration illégale ; déploiement des camps d’interception des réfugiés et des migrants en dehors du territoire national le long du périmètre de l’UE ; signature des accords avec les pays d’origine visant à contenir la migration et les réfugiés en échange d’argent et d’aide au développement ; réadmission qui vient s’ajouter à une expulsion efficace des illégaux et des éléments indésirables (ce que les Etats-membres, y compris la France et l’Allemagne, n’ont pas vraiment réussi à mettre en œuvre jusqu’à maintenant) ; durcissement de la législation nationale et supranationale relative à l’accueil des personnes déplacées et à la limitation de tout ce qui est possible de limiter. Une partie de ces mesures est décrite comme « externalisation du contrôle migratoire ». Ce système de mesures fonctionnera. Il a déjà atténué la crise migratoire. Mais ce ne sera qu’un répit de 5, peut-être 10 ou 15 ans, pas plus. L’union Européenne ne tiendra pas plus longtemps, comme n’a pas tenu en son temps la Rome antique.

L’UE ne survivra pas non plus si elle continue sa politique antirusse suicidaire. A cet égard, on peut se ranger à l’avis d’Anatoli Gromyko, un européiste russe éminent. Il écrit que « Pour le rêve européen tout ne sera pas perdu, à condition de ne pas le laisser se disperser entre les nations et les régions. Quand une seule partie de l’Europe a le monopole sur toute l’Europe, c’est une myopie historique. Si elle s’enracinait, la civilisation européenne ne survivrait pas sous sa forme actuelle au-delà de ce siècle. Les Européens à l’ouest et à l’est du Vieux Continent pourront survivre les uns sans les autres, mais prochainement ils atteindront le point de non-retour, et après l’Europe, affaiblie et fractionnée, observera longtemps son déclin à l’ombre des autres civilisations, plus clairvoyantes et viables » [58]

 

Pris dans l’engrenage

La Chine non plus n’a pas le choix. Devenue la première économie mondiale et la nation commerciale la plus importante au monde, elle ne peut pas permettre de s’enfermer en mer  de Chine méridionale. La Chine ne peut pas admettre que des pays tiers puissent avoir une possibilité, ne serait-ce que théorique, de limiter la liberté de la navigation de sa marine marchande ni de sa marine militaire émergente, de couper les routes d’approvisionnement assuré en matières premières du conglomérat économique chinois et de couper l’accès aux marchés importateurs. Par voie de conséquence, Pékin résoudra, d’une façon ou d’une autre, le problème des îles litigieuses, et tous les pays voisins en sont parfaitement conscients. De même, la Chine tablera sur l’édification de forces militaires navales, qui lui permettront en toutes circonstances de défendre ses intérêts de commerce extérieur et de créer ses bases navales militaires à l’étranger. [59]

Devenue la première puissance économique mondiale, la Chine ne peut pas admettre que quelqu’un mène une politique de dissuasion à son encontre, que quelqu’un se mêle de ses affaires intérieures, y compris celles qu’elle considère elle-même comme intérieures, que quelqu’un cherche à déstabiliser les pays et les régions qui l’intéressent. C’est pour cette raison que la Chine convertira sans traîner son potentiel économique géant en (entre autres) une puissance militaire, qu’elle créera des forces stratégiques de dissuasion suffisantes, qu’elle investira dans tout autre programme à double usage. Il faut tout simplement y être préparé.

En ce qui concerne la construction économique, les mesures envisagées par la Chine sont non seulement aisément prévisibles, mais soigneusement explicitées dans les directives du Parti communiste chinois, dans les interventions et les initiatives des dirigeants du pays. [60] La Chine a créé un potentiel de production qui dépasse de loin ses besoins, et de surcroît elle est tombée sur la situation classique de surproduction, quand la demande interne insuffisante ne peut être compensée que par la demande venant de l’extérieur.  Pour la Chine, suivre les recettes qui lui sont imposées de l’extérieur, ou suivre un modèle occidental standard de mise hors service des capacités excédents, c’est sans lendemain, et même mortel. D’un côté cette solution provoquera le mécontentement, impactera l’autorité du parti et du gouvernement, renforcera les tensions au sein de la société. De l’autre côté, elle portera atteinte à la compétitivité et cassera l’essor de la croissance.

Dès lors il faut que Pékin assure à ses entreprises des commandes extérieures ; qu’il fournisse à son industrie du bâtiment des contrats portant sur des projets infrastructurels importants en dehors de son territoire, qu’il transfère les productions non-primordiales dans d’autres pays et régions, voisins ou lointains. Il faut que la Chine investisse de plus en plus de moyens dans le capital humain, la science et la technologie, qu’elle développe l’industrie de pointe et de haute technologie, continue son expansion internationale, fasse tomber les barrières qui empêchent l’entrée de ses produits et services sur les marchés extérieurs, combatte toute manifestation de protectionnisme de la part des pays tiers, élargisse sans réserve la sphère et la géographie de l’utilisation du yuan, cherche à faire reconnaître ses standards techniques et ses garanties de qualité à l’échelle internationale.

Ces intérêts sont parfaitement servis par la création de zones globales de libre-échange, par le projet de Ceinture économique de la Route de la soie, par l’entrée non seulement sur le marché de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique latine, mais aussi de l’Europe de l’Est et des Balkans, par les projets d’assurer son leadership mondial dans le domaine de l’économie digitale et écologique. [61] C’est cette voie que la Chine suivra, en protégeant rigoureusement avant tout ses intérêts, bien évidemment, sans altruisme, en se basant strictement sur l’intérêt commercial de ce qu’elle entreprend, en évitant d’adhérer « aux structures existantes aux  conditions imposées par ces dernières » [62] La Chine, préviennent les analystes du Financial Times, a sa stratégie à long terme, contrairement à l’Europe unifiée « qui n’en a pas » [63]

Par conséquent, l’accord entre les dirigeants de la Russie et de la Chine portant sur la  conjugaison de la Ceinture économique de la Route de la soie avec l’activité de l’Union économique eurasiatique (UEE), a tout naturellement donné naissance au GlobGPEA, Grand Partenariat Eurasiatique Global. Un accord qui vient d’être signé entre l’UEE et la Chine est un petit premier pas dans la bonne direction [64]. Il est très important qu’il soit suivi par des dizaines d’autres, que le GlobGPEA soit enrichi d’année en année par des centaines de nouveaux projets commerciaux qui créeraient partout de nouveaux points et centres de développement économique accéléré. Il importe aussi qu’un domaine de droit soit mis en place à un rythme supérieur afin de pourvoir aux besoins de la mise en œuvre des grands projets infrastructurels transrégionaux et des filières mondiales de production. [65] La conviction des analystes concernant «une brusque intensification de l’interaction russo-chinoise dans le domaine de la politique extérieure » s’applique aussi au domaine de l’économie.

 

Réalités de la révolution technologique à l’époque de post-vérité

Nous avons déjà mentionné ci-dessus que l’accroissement de la population est une des tendances inhérentes au développement mondial. Parmi ces tendances on dénombre aussi la renaissance des religions traditionnelles ;  l’acquisition par l’islam des caractéristiques de « passionarisme » [note du traducteur : passionarisme, du russe « пассионарность» - un désir passionné d’atteindre un objectif et un empressement de se sacrifier et de produire des efforts énormes pour atteindre cet objectif] ; le renforcement du rôle des entités infra-étatiques dans les relations internationales ; la transformation du terrorisme international en facteur de politique intérieure et extérieure, le report de l’accent sur la cyber-sécurité, l’accélération du progrès scientifique et technique, le passage échelonné de l’économie mondiale sur une nouvelle plate-forme technologique etc. [66, 67] Toutes ces caractéristiques du développement actuel durant les années à venir auront une influence déterminante sur le mode de vie de nos pays et de nos peuples, sur la politique intérieure et extérieure menée par nos Etats. [68] L’individualisme, que nous avons illustré, qui prévaut dans les actions et dans les directives politiques des acteurs mondiaux principaux, donnera une possibilité aux puissances régionales, et à tous les autres Etats qui pèsent un peu moins lourd dans les affaires internationales, de copier le modèle de leur comportement nonobstant les autorisations ou les interdictions du droit international en vigueur.

En principe toutes ces tendances sont détaillées dans les publications scientifiques et celles de vulgarisation. Notons, par exemple, qu’il est prouvé que la particularité de l’état (ou de l’étape) actuel de la révolution technologique consiste dans le fait que cette révolution, d’un côté, crée « une économie du partage ». Une personne se transforme de « consommateur net » de services, de produits, de l’énergie et de l’information en leur producteur, même pas à l’échelle d’un groupe mais au niveau individuel. De l’autre côté, l’économie du partage éjecte l’homme  et le remplace, le rend inutile, menace la société de chômage de masse, de migration jamais vue auparavant et d’autres misères. L’économie du partage impose des exigences fondamentalement différentes aux structures étatiques et à la politique sociale et toute autre, menées par elles.

Prétendre que tous ces processus sont difficilement prévisibles et accentuent l’incertitude signifierait rendre à l’Etat, aux élites au pouvoir, à certains pays, à nous tous un mauvais service. Il faut absolument tenir compte de ces processus dans la planification et la mise en œuvre de la politique appliquée, c’est ce qu’on essaie de faire un peu partout. Les Etats-Unis étaient les premiers à  adopter les technologies de l’information et de la communication, et ils ont fort bien avancé dans cette voie. Les entreprises américaines ont une position prééminente dans ce domaine. A cet égard, la Chine s’est fixé l’objectif de devancer en dix ans tout le monde dans le domaine digital. L’UE a inclus la création du marché digital et de l’économie digitale dans la liste de ses priorités de première importance. La Russie s’est engagée dans la course mondiale avec un certain retard [69], en tout cas c’est ce qui a été déclaré depuis les tribunes les plus éminentes [70]

Les concepts de l’incertitude généralisée et omniprésente occultent la portée cruciale de ce qu’on vient de décrire, déplacent avec application les accents ailleurs. Cela signifie que l’apparition de ces concepts et leur propagation rapide, qui ne cesse de s’accélérer, ont une base objective. Essayons alors de déterminer ces composantes constitutives les plus importantes qui pourraient, dans une certaine mesure, indiquer ce qui empêche une analyse et une compréhension calmes, professionnelles et rationnelles des processus décortiqués ci-dessus, des règles de fonctionnement, des événements et des problèmes qu’ils génèrent; les composantes qui pourraient expliquer ce qui entrave la mise en route d’une large collaboration internationale en vue de trouver une solution constructive et opportune à ces problèmes,  qui pourraient révéler ce qui gêne les recherches d’une alternative à cette politique de confrontation qui actuellement est devenue une norme de conduite sur la scène internationale.

1. Au fil des longues années, aux USA et en UE, ainsi que dans les pays qui leur sont attachés, il s’est formé un genre d’industrie de louanges de leurs systèmes de gouvernement, d’apologie de tout ce qu’ils font, de la politique qu’ils mènent, des valeurs qu’ils soutiennent. Ils se sont entourés  de centres de recherches, chouchoutés par les gouvernements, ces centres qui ont engendré l’industrie en question et qui se sont autoproclamés les plus savants, les plus forts, les plus pertinents, les plus infaillibles. Ces centres ne font que les aduler en échange d’un financement généreux et d’une rémunération de leurs services intellectuels. Ces centres sont dans l’impossibilité de faire  autre chose. Ils n’ont pas été formés pour et n’en sont pas aptes.

Un amenuisement relatif des centres de force traditionnels, les dégâts qu’ils ont causés durant les dernières années chez eux, mais surtout dans d’autres pays et régions où ils ont décidé de s’imposer, des changements brusques qui interviennent au niveau national comme sur la scène internationale, ont  démontré de façon convaincante leur déficience, leur partialité et orientation unidimensionnelle. Ce qu’ils racontent à leurs employeurs et au reste du monde a un rapport très éloigné à la réalité. Les concepts de l’incertitude conviennent presque parfaitement pour dissimuler tout ceci. C’est bien évidemment la raison pour laquelle les centres se sont mis à les propager avec insistance.

2. Les commanditaires, à savoir les dirigeants et les élites au pouvoir aux USA et en UE, ainsi  que dans les pays qui leur sont attachés, n’ont aucune envie de changer quoi que ce soit dans les fondements théoriques de leur supériorité, de leur prééminence dans les affaires internationales ni de leur modèle de développement socio-économique qu’on fait passer pour un exemple à suivre ; par conséquent, ils ne veulent rien changer dans leurs approches, prônées par les centres de recherches, qui leur sont asservis, et par des milieux d’experts qui font partie de ces centres. Changer signifierait admettre la réalité, la nature objective et la légitimité des changements qui les  abominent. Alors le pas suivant aurait dû être l’abandon du narcissisme, le consentement de céder un peu de place, d’apporter des modifications systémiques dans l’image propagée du monde, de passer à la politique d’inclusion qu’ils rejettent. Ils désavouent la possibilité d’un tel pas. Ils se fondent sur une certitude inébranlable que tout sera rentré dans l’ordre et ils se retrouveront dans une posture très favorable. Conséquemment, les concepts de l’incertitude leur conviennent parfaitement, ces concepts selon lesquels les disjonctions actuelles ne sont qu’un écart temporaire par rapport à la situation normale, donc incompréhensibles et imprévisibles.

3. La culture politique occidentale et l’ensemble des notions qui dominent dans la société, n’admettent pas la reconnaissance des déficiences systémiques propres à la structure politique établie et aux moyens de gestion économique ; ne sont pas davantage admises   les erreurs et les négligences commises par les forces politiques prépondérantes qui aspirent à se préserver  invariablement le pouvoir politique et économique (pourtant la crise financière et économique mondiale et ses conséquences dévastatrices ne se sont pas encore tout à  fait effacées de la mémoire). Cela étonne d’autant plus qu’aujourd’hui l’histoire de l’URSS est dépeinte exclusivement en noir et qu’on essaie de mettre un signe d’égalité, assez ambigu, entre le communisme et le totalitarisme [71].

Mais traîner dans la boue la bureaucratie nationale et européenne pour son incapacité de venir à bout de la crise de l’euro et de la crise migratoire, c’est une chose. Affirmer que les deux crises à 100% ont été provoquées par les dirigeants-mêmes de l’UE et des grandes puissances européennes, par le fait qu’ils avaient poursuivi leurs intérêts privés qui n’ont rien à voir avec ceux de la société, soutenir que ces crises étaient une conséquence de la politique non seulement à courte vue, mais dans une large mesure criminelle, c’en est une autre. Reprocher à Angela Merkel, comme le font des hordes de politiciens [72], d’avoir d’elle-même laissé entrer l’extrême droite au Bundestag suite à sa politique migratoire et à son ambition d’élargir la base sociale des démocrates-chrétiens, c’est une chose. Comprendre pourquoi la société allemande aspire  à un parti  politique eurosceptique qu’est « Alternative pour l’Allemagne », c’en est une autre. [72] Faire porter la responsabilité de la crise catalane non seulement aux séparatistes mais aussi au pouvoir central, c’est une chose. Reconnaître que l’Europe moderne souffre gravement de séparatisme et qu’il faut chercher une solution commune, c’en est une autre. [73] Mais si on ne peut pas reconnaître les vices et les erreurs systémiques, il faut alors en faire porter la responsabilité à quelqu’un ou à quelque chose. Là les concepts de l’incertitude tombent bien à propos : ils confirment que tout est la faute à l’incertitude et à l’imprévisibilité (en complément à la politique de reniement de la Russie et de la Chine, qui soi-disant aspirent à briser l’ordre mondial, si bon et si juste, et en complément à l’ingérence grossière de Moscou dans la politique intérieure des démocraties occidentales, nonchalantes et inoffensives). Ce sont l’incertitude et l’imprévisibilité qui sont en cause et non ceux qui auraient dû porter la responsabilité. [74, 75, 76]

4. Les postulats, défendus par les politiciens et la communauté d’experts occidentaux, se sont transformés, suite à leur longue utilisation non critique, en un lot de clichés, de stéréotypes et de poncifs. Il est fort probable que jadis ils représentaient quelque chose de juste et donnaient une explication crédible de certains aspects de la réalité. Mais avec le temps, ils ont presque complètement perdu leurs qualités. La réalité a changé, elle est devenue différente sous plusieurs aspects, tandis que le lot de clichés, de stéréotypes et de poncifs, lui, n’a pas bougé. Ils sont toujours là pour parler des USA, de l’UE et des pays qui gravitent autour, leurs spécificités et leurs qualités, du monde qui les entoure, de la Russie, de la Chine, de l’Inde, de l’Iran, de l’UEEA, de l’OCS, de l’OBOR, des BRICS, des pays en voie de développement, de la coopération et de la compétitivité internationales, de l’économie mondiale, de l’aide internationale au développement etc. C’est pour cette raison que les appels lancés par le Financial Times, porte-parole des milieux d’affaires britanniques, déclarant que « le grand business doit aider à combler les failles du capitalisme », ces appels-là semblent parfois révolutionnaires. [77] Les concepts de l’incertitude généralisée omniprésente s’inscrivent naturellement dans ce lot. D’un côté, on ne comprend pas clairement leur sens, de l’autre on leur accorde facilement du crédit et ils deviennent partie intégrante du discours politique.

5. L’industrie des louanges n’a pas son égal. Sa puissance est supérieure de plusieurs ordres de grandeur par rapport aux moyens matériels dont disposent tous ceux qui sont déçus des produits intellectuels qu’elle fabrique et propage, et/ou qui essaient de la critiquer. Elle a à sa disposition des médias internationaux, l’Internet, des moteurs de recherche, des mécanismes de lavage de cerveau ajustés avec une grande finesse. Elle n’est pas en manque de financement. Elle s’appuie sur les traditions, sur la tabouisation  de certains sujets, sur le « politiquement correct » qui est  « introduit dans le sang » ; elle n’a pas l’habitude de prendre des pincettes et est prête à tout moment à mettre en branle une machine d’ostracisme contre les renégats. Elle a une notoriété et une influence immenses, car toute la société occidentale s’évertue pour les soutenir.

Ce n’est pas étonnant que dans de telles circonstances les systèmes philosophiques,  les idées économiques, les schémas et concepts politiques, que cette industrie fait valoir, soient perçus comme quelque chose qui coule de source, qui a été prouvé une fois pour toute, qui n’a plus besoin d’être vérifié ni confirmé, comme quelque chose d’incontestablement digne de foi. Un de ces concepts est celui du monde unipolaire, qui s’est constitué à l’issue de la première guerre froide. En réalité le monde unipolaire n’a jamais existé. Depuis la fin de la guerre froide la balance jadis équilibrée des forces et de l’influence s’est très significativement penchée du côté des USA. Aucun monde unipolaire ne pouvait  survenir dans des conditions quand la multipolarité était assurée par le Conseil de sécurité tout-puissant de l’ONU, lui-même de nature pluraliste, quand la multipolarité reposait sur la dissuasion mutuelle, garantie par un club d’Etats nucléaires, sur les restrictions imposées par le statut de l’ONU et le droit international en vigueur qui en découlait, à tous les pays et les groupements d’Etats [78]. Cependant les idées sur l’évolution du monde vers la multipolarité, ou les idées sur la multipolarité qui s’affirme (mais qui en réalité a toujours existé), adoptées à tort par les dirigeants, les élites politiques et les communautés d’experts en Russie, en Chine et dans d’autres pays non-occidentaux, ces idées n’ont fait qu’ajouter de la crédibilité au concept d’unipolarité qui a été engendré par l’industrie des louanges et activement propagé par elle. Puisque ce concept sert à la perfection les intérêts des mêmes USA, UE et OTAN. [79]

En ce qui concerne les concepts de l’incertitude généralisée omniprésente, les dirigeants, les élites politiques et la communauté des experts des pays non-occidentaux risquent de tomber dans le même panneau. Bien sûr, dans le monde d’aujourd’hui les changements dynamiques arrivent rapidement, les manifestations de crise se multiplient, des cataclysmes se produisent ici et là, certains pays et hommes d’Etat se permettent n’importe quoi ; ce qui hier encore paraissait totalement fiable arrête de fonctionner, le monde entier est en transit et les risques crèvent le plafond – alors dans ce monde les concepts en question semblent tomber étonnamment bien à propos, refléter parfaitement la réalité des événements. Mais les chercheurs et les politiciens lucides devraient quand même se rendre compte qu’ils sont utiles et indispensables, tout d’abord à ceux qui voudraient garder les mains libres. Mais aussi à ceux, qui ont besoin que leur aventurisme, leur permissivité et leur politique volontariste soient justifiés, à ceux qui sont prêts à atteindre leurs objectifs à n’importe quel prix. Les chercheurs et les politiciens lucides n’ont pas le droit d’oublier que la science se distingue de l’alchimie politique et de la propagande par sa capacité de percevoir derrière une kyrielle de hasards une manifestation d’interdépendance récurrente entre les événements de la réalité et une logique de la politique menée ; que la science, sur base de ces perceptions,  est capable de prévoir les événements, les mesures et les contre-mesures envisageables, que les adeptes de l’incertitude font passer pour une série de hasards, pour quelque chose d’absolument imprévisible et inattendu.

L’épanouissement des concepts de l’incertitude est un phénomène relativement récent, survenu ces dernières années. C’est loin d’être un hasard. Ce phénomène est étroitement lié à la guerre de l’information qui prolifère dans le monde, à la dégradation de la profession de journaliste, à la substitution de la réalité objective et de l’impartialité par une demande sociale (politique) et à la censure interne bien enracinée [80]. Des mensonges éhontés, des « fake news », la désinformation, la rhétorique politique au sujet des piratages informatiques etc. occupent de plus en plus de place dans l’espace informationnel et font perdre les repères non seulement à un citoyen lambda, mais aussi aux personnes  qui prennent les décisions économiques et politiques importantes, tout en rétrécissant leur champs d’action dont ils disposaient il n’y a pas très longtemps.  La société s’habitue à exister dans une réalité imaginaire fomentée par des opinions semblables à celui-ci, que les médias internationaux ont propagé sans sourciller: « Probablement, on ne saura jamais à quel point était radicale la façon de changer le cours de l’histoire utilisée par une campagne russe d’influence sur la société américaine à travers les réseaux sociaux ; en tout cas cette façon était  suffisamment radicale pour influer sur les résultats des élections. Mais il est évident dès maintenant que les efforts de la Russie, par le biais de petits impacts indénombrables, ont changé le monde dans lequel on vit. [81]

L’avènement de l’ère post-vérité a causé préjudice non seulement aux relations entre la Russie et l’UE et  aux relations entre la Russie et les USA: la société occidentale elle-même commence à en souffrir de plus en plus. D’un côté, elle commence à se faire à l’idée de voir sous un angle déformé tout ce qui se passe à l’intérieur et autour d’elle ; elle en est consciente, mais fait semblant de choisir le moindre mal (y compris les racontars au sujet de l’incertitude). De l’autre côté, sa culture politique se dégrade effroyablement, ainsi que ses notions du bien et du mal. On peut citer une myriade d’exemples, mais on s’en tiendra à trois. Rappelons-nous les élections récentes au Parlement Européen. Les partis européens organisent les primaires afin de désigner un candidat à la présidence de la Commission Européenne, qui est le maillon central du système de gestion de l’Union Européenne. L’élection de Jean-Claude Juncker, ancien Premier ministre du Luxembourg, devient fort probable (ce qui a été confirmé par la suite). La Grande Bretagne s’oppose fermement à sa candidature.  Une hargneuse orgie déclenchée par les médias britanniques n’a rien de comparable même avec ce que ces médias s’’autorisent à l’égard des leaders de la Russie, de la Chine, de l’Iran, de la Syrie ou de la Corée du Nord. Les journalistes se cachent derrière les buissons autour de la maison, essayent de se faufiler partout où c’est possible, publient des articles qui font dresser les cheveux sur la tête, calomnient, se moquent, dénigrent, frénétiquement et sans retenue. Ils ne se soucient ni de la fiabilité, ni des preuves – de rien du tout. Ils racontent que M. Juncker est gravement malade, qu’il boit comme un trou. Ils déclarent avoir en leur possession des documents indiquant que ses parents auraient collaboré avec les fascistes. Et ainsi de suite dans le même esprit. [82]

La première phase de négociations entre la Grande Bretagne et l’UE au sujet des conditions de la sortie britannique de l’Union vient de se terminer. Juste avant Boris Johnson, Secrétaire d’État des Affaires étrangères et du Commonwealth, en prononçant un long discours dans le cadre de la conférence de Londres, a réussi à ne pas dire un seul mot devant  cette assemblée représentative d’experts au sujet des négociations, de leur déroulement ou de leurs objectifs. Il est globalement très difficile de dénicher dans les revues britanniques une bonne analyse au sujet des négociations. Elles essaient de ne pas bassiner leurs lecteurs à ce propos. Par contre, tout ce qui se passe en coulisse des négociations est ressassé en long et en large. Le leader du parti n’est pas capable, à ce qu’on dit, de mettre de l’ordre dans son propre parti. [83] Lors d’un dîner à Bruxelles en tête à tête avec Jean-Claude Juncker le Premier ministre britannique Teresa May avait l’air vieillie, abattue, éprouvée. Elle se plaignait que « les bras lui en tombent », que le chef de cabinet du président de la Commission Européenne a laissé filtrer des informations. [84] Angela Merkel est hors d’elle, jette feu et flamme [85]. Le Cabinet est déjà dans un triste état et peut se désagréger à tout moment, personne ne comprend ce qui se passe ni pourquoi, et d’une façon générale Teresa May a un comportement bizarre [86]. On pourrait en tirer toutes sortes de conclusions. On lui aurait promis des concessions rien que pour éviter sa chute et le renforcement de la position de ses adversaires. Alors c’est comme ça qu’on défend les intérêts de son pays ? et patati et patata.

Ce n’est même plus la peine d’en parler car tous savent dans quelle boue est traîné le Président des USA légitimement élu, et non pendant un mois ou deux, comme c’était le cas de Jean-Claude Juncker, mais jour et nuit. C’est le sujet préféré de toutes les chaînes d’information. Ridiculiser Donald Trump, le diaboliser, lâcher sur lui tous les chiens est devenu le sport national américain. Tout le monde participe à la traque, allant de la presse à scandale jusqu’à CNN. Auparavant personne ne soupçonnait que la démocratie exemplaire et la vraie liberté de parole signifient qu’on peut contester les résultats des élections  un an et demi plus tard, essayer de bloquer n’importe quelle législation dont le pays a besoin, mener la guerre entre clans, inventer n’importe quelle accusation sans aucun fondement, débiter des sornettes sur les ondes sans nulle crainte. Tout ceci a un rapport plutôt à la dégénérescence de la culture politique et des mœurs occidentales modernes, et non à un caractère omniprésent de l’incertitude.

La conclusion, apparemment, s’impose sans arguments supplémentaires: quand on conçoit la politique, intérieure et extérieure, et les réformes, il est souhaitable, et même tout simplement indispensable de ne pas invoquer l’incertitude croissante, mais de surveiller attentivement l’évolution des tendances dans les conditions actuelles, d’aller au fond de la logique du comportement à laquelle se conforment aussi bien les partenaires que les concurrents et les adversaires ; il est souhaitable, et même tout simplement indispensable d’amener tout le monde à un ordre du jour unifié: c’est à lui que l’avenir appartient, quoi qu’il arrive.

 

Mark ENTINE, professeur de l’Institut d’Etat des relations internationales de Moscou (MGIMO)
auprès du ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie,
professeur-chercheur de l’Université fédérale balte Emmanuel Kant

Ekaterina ENTINA, maître de conférences  de l’Université nationale de recherche
«Ecole des hautes études en sciences économiques» (Russie),
maître de recherche de l’Institut de l’Europe de l’Académie des sciences de la Russie

 

[1] Trump un an après (Editorial), Le Monde, № 22652, le 10 novembre 2017, p. 23.

[2] Selon les éditoriaux de la BBC, tous ces faits sont circonstanciés dans un nouveau livre de Michael Wolf, ancien chroniqueur new-yorkais, (“Fire and Fury: Inside the Trump White House”) qu’il a écrit sur base de 200 interviews obtenues (parfois contrairement aux règles de confidentialité) auprès de l’entourage de Donald Trump. Trump-Bannon row: White House lawyers issue cease-and-desist order, BBC site, January 4, 2018; 10 explosive revelations from new Trump book, BBC site, January 3, 2018.

[3] Selon les spécialistes faisant partie de l’équipe de Donald Trump, cet accord a un caractère purement spéculatif et n’est basé sur aucune donnée scientifiquement prouvée ; cet avis est partagé par les membres de l’Académie des sciences de Russie : Boris Smirnov « Le dioxyde de carbone est-il responsable de l’effet de serre ? Le changement de la température globale, même de 10°, n’entraînera pas la déstabilisation de l’atmosphère », Nézavissimaïa gazéta, N°284 (7191), NG Naouka, le 27 décembre 2017, p. 9, 12.

[4] En le caractérisant, Trump a dit : « Ce n’est qu’une reconnaissance de la réalité ». Cité d’après : Andreï Melnikov « Trump ne touchera pas au plus sacré », Nézavissimaïa gazéta, № 278 (7185), Annexe NG religion, le 20 décembre 2017, p. 9-10.

[5] Constantin Kossatchev, « Le monde arrive à un tournant », Izvestia, le 29 décembre 2017, p. 1, 7

[6] Robin Harding, Abe wins sweeping mandate for reform in decisive Japan election, Financial Times, October 23, 2017, p. 1; Robin Harding, Abe triumphs after Koike makes disastrous mistake, Financial Times, October 23, 2017, p. 6.

[7] Richard Lloyd Parry, Abe admits he lacks strength to end pacifism, The Times, № 72362, October 24, 2017, p. 34.

[8] Y compris non seulement le développement militaire, mais aussi l’exploitation (conjointement avec la Russie) des territoires litigieux, avec en perspective une signature d’un traité de paix. Vladimir Skossyrev « Abe n’a pas renoncé aux îles Kouriles », Nézavissimaïa gazéta № 278 (7185), le 20 décembre 2017, p. 1, 7.

[9] Philippe Mesmer, Confortable majorité parlementaire pour le premier ministre japonais, Le Monde, le 24 octobre 2017, p. 6.

[10] Bilan de l’année 2017 dans le monde. L’Allemagne est restée sans gouvernement. Le record de  lenteur de la formation du gouvernement en RFA est battu. Nézavissimaïa gazéta, № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p. 6

[11] « La crise autour de la Catalogne est devenue un défi pour toute l’Union Européenne » : plusieurs analystes, y compris les auteurs des articles de Nézavissimaïa gazéta, se contentent de le constater. A notre avis, c’est une caractéristique trop gentille de la situation. « Bilan de l’année 2017. La Catalogne a essayé de se séparer de l’Espagne » Nézavissimaïa gazéta, № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p. 6.

[12] Les séparatistes Catalans et la politique du pire (Editorial), Le Monde, le 24 octobre 2017, p. 24.

[13] John Mauldin, Year of the Octopus, Part 1, Thoughts from the frontline, Mauldin Economics, January 5, 2018

[14] Notamment en Afghanistan. Vladimir Moukhine : « La Russie intensifie hâtivement son aide militaire au Tadjikistan. Après l’écrasement des islamistes en Syrie les combattants fuient vers l’Asie centrale ». Nézavissimaïa gazéta, n°278 (7185), le 20 décembre 2017, p.2.

[15]Dmitri Danilov « Recherche de nouvelles méthodes de la lutte contre le terrorisme – un défi lancé à la sécurité nationale N°1 », site du Conseil de la Fédération chargé des affaires internationales, « Relations internationales en 2018 », http://russiancouncil.ru/2018/internationalsecurity.html#danilov

[16] Trump un an après (Editorial), Le Monde, № 22652, le 10 novembre 2017, p. 23.

[17] Bien qu’en réalité moins de la moitié de l’électorat ait voté pour l’un comme pour l’autre, et leur cote de popularité ait commencé à baisser immédiatement après les élections. L’un est accusé par la partie perdante de tous les péchés mortels, l’autre pour l’instant seulement d’autoritarisme, d’ambiguïté et d’unilatéralisme. Bastien Bonnefous, Solenn de Royer, Macron, une poigne de fer au sommet de l’Etat, Le Monde, № 22652, le 10 novembre 2017, p. 8; Winfried Veit : « Le petit prince, ou Pourquoi Macron n’est pas devenu un grand novateur », IPG – La politique internationale et la société, le 3 janvier 2018

[18] Le fait que le nouveau chancelier autrichien Sebastian Kurz, qui n’a que 31 ans, soit arrivé au pouvoir sous la bannière qui réunit en un seul programme la réaction ferme face à la crise migratoire, le rejet du tourisme social au sein de l’UE (ce qui le rapproche de l’extrême droite autrichienne), le renforcement global de l’UE et l’intensification de l’intégration (qui l’apparente à Emmanuel Macron dont il essaie de copier certaines façons de faire, d’après ses propres aveux), ce fait-là est révélateur. Entretien avec Sebastian Kurz: “Nous nous devrons d’être proeuropéens”. Le futur chancelier autrichien, Sebastian Kurz, défend son projet de coalition avec le parti d’extrême droite FPO, Le Monde, № 22652, le 10 novembre 2017, p. 8

[19] Evguéni Grigoriev, « Boum dans la politique allemande, dérapage dans sa politique », Nézavissimaïa gazéta, № 2 (7194), le 11 janvier 2018, p. 7.

[20] La génération qui à tout moment est prête à descendre dans les rues, et pas nécessairement quand sont en jeu  uniquement ses propres intérêts, comme c’était le cas lors de la réforme de la retraite. Anastassia Bachkatova « La guerre des générations menace le monde », Nézavissimaïa gazéta № 278 (7185), le 20 décembre 2017, p. 1, 4.  Voir aussi Constantin Remtchoukov, Editorial, Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p. 1

[21] « Au seuil de 2018, l’image de l’Europe est singulièrement déplorable », résument les journalistes de Nézavissimaïa gazéta. On pourrait y ajouter « et de l’Amérique aussi ». Bilan de l’année 2017  dans le monde : l’Allemagne est restée sans gouvernement. Le record de  lenteur de la formation du gouvernement en RFA est battu. Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017 г, p. 6

[22] America’s forever wars (Editorial), The New York Times International Edition, October 24, 2017, p. 10

[23] Bilan de l’année 2017. Les guerres et les armées. La Corée du Nord s’impose dans le club des puissances nucléaires. La RPDC est capable de lancer une frappe nucléaire à tout endroit sur le territoire américain. Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p.10

[24] Les fortunes qui ont de nouveau considérablement augmenté, comme l’indique l’agence Bloomberg dans son classement annuel. Taras Fomtchenkov, « Les riches ne pleurent pas. Classement : les milliardaires du monde ont augmenté leurs fortunes d’un trillion de dollars, les richards russes ne se sont pas appauvris non plus. » Rossiïskaïa gazéta, № 297 (7463), le 29 décembre 2017, p.5

[25] Hier encore cela semblait être une aventure financière et politique (et l’était dans une large mesure), mais aujourd’hui c’est considéré comme un projet commercial ordinaire financièrement viable générant des bénéfices. Ed Crooks, US shale investors tire of growth at any cost. Sentiment shifts with interest focused on measures of success such as returns on capital and cash generation, Financial Times, October 24, 2017, p. 15

[26] Dans son message aux lecteurs, bref et brillant, consacré au bilan de l’année 2017, Fiodor Loukianov, rédacteur en chef du journal « Russie dans la politique globale », souligne: Donald Trump « n’est pas une aberration incroyable, mais un signe de changements fondamentaux », dans Fiodor Loukianov « Bonne année, chers lecteurs. Nous sommes en train de franchir un énième seuil », site du journal « Russie en politique mondiale » www.globalaffairs.ru, le 29 décembre 2017

[27] Jane Perlez, Paul Mozur, Jonathan Ansfield, Upending world trade order. China’s hunt for tech from abroad brings calls for rethinking the rules, The New York Times International Edition, November 9, 2017, p. 7-8

[28] Vladimir Skossyrev: “Les USA ont interdit leur marché de la communication à la Chine”, Nézavissimaïa gazéta № 2 (7194), le 11 janvier 2017, p.7

[29] Richard Hilmer « Les Etats-Unis d’Europe ? » Le sociologue Richard Hilmer se demande s’il faut soutenir le processus de l’intégration européenne. Politique internationale et société, le 27 décembre 2017

[30] Comme, par exemple, le porte-avions de nouvelle génération « Gerald R. Ford » CVN78 remis à l’US Navy le 31 mai 2017. Bilan de l’année 2017. Les guerres et les armées. Le porte-avions de nouvelle génération remis à l’US Navy. Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p.10

[31] Sergueï Karganov « Nouvelle époque de confrontation (4), site de la revue « Russie en politique mondiale » www.globalaffairs.ru, le 8 décembre 2017

[32] Gail Collins, Trump’s totally terrible time, The New York Times International Edition, November 10, 2017, p. 11

[33] Mr. Trump, we are better than that (Editorial), The New York Times International Edition, November 10, 2017, p. 10

[34] Voir p.ex. Anthony Zurcher, Donald Trump faces tough January tests, BBC News, January 3, 2018

[35] Selon les affirmations du président du groupe des sociétés « Simple », publiées par le journal « Kommersant » la veille des fêtes de Nouvel an, « en février il faudra s’attendre à une deuxième série de sanctions américaines. En plus, Donald Trump a engagé une réforme fiscale, ce qui peut susciter de profonds bouleversements dans l’économie globale. L’Amérique pourrait faire un tel bond en avant qui aura inévitablement un impact sur le monde entier, y compris la Russie. Ce sont justement ces deux facteurs, la réforme fiscale et les sanctions, qui seront décisifs pour définir les influences extérieures sur notre réalité ». Maxime Kachirine, « Nous avons besoin d’un climat d’investissement différent ». « Kommersant », № 244, le 29 décembre 2017, p. 24. Cet avis est partagé par d’autres auteurs, en particulier ceux qui écrivent pour le journal « Nézavissimaïa gazéta ». Olga Solovieva « Le propergol » de Trump pourrait mettre le feu au rouble. Le rapatriement des dollars et la croissance de la production pétrolière aux USA ne sont guère de bon augure pour la Russie ». Nézavissimaïa gazéta № 284 (7191), le 27 décembre 2017, p. 1-2

[36] Anastassia Bachkatova « La réforme fiscale de Trump a fait peur aux Européens », Nézavissimaïa gazéta, le  4 décembre 2017, p.4

[37] Viktoria Jouravleva « La politique américaine, c’est plus que les affaires. Pourquoi Trump n’arrive pas à gérer les USA comme il gérait une entreprise », Nézavissimaïa gazéta, NG Courrier diplomatique, № 18 (290), le 27 novembre2017, p. 9-10

[38] Paul Krugman, On feeling thankful but fearful, New York Times International Edition, November 25-26, 2017, p. 13.

[39] John Authers, Trump has rocked the boat, but for markets he has done no harm, Financial Times, November 9, 2017, p. 20

[40] Certains de ces évènements sont particulièrement bien mis en évidence par certains analystes russes. Voir, par exemple, Nikolaï Rabotiajev « Pourquoi le capitalisme n’a pas marché en Russie ? Les réformes radicales des marchés ont démarré il y a 25 ans. » Nézavissimaïa gazéta, le 14 décembre 2017, p.5

[41] En dressant le bilan de l’année 2017, le Journal « Izvestia » a trouvé la formule la plus concentrée : « La Russie a prouvé… » « Le monde en 2017 : pour le Proche Orient, le calme n’est qu’un songe », Izvestia, le 29 décembre 2017, p.6

[42] La multiplicité des objectifs atteints lors de l’opération des forces armées russes en Syrie et le niveau de son efficacité sont présentés, entre autre, sur le site de la BBC, société de production et de diffusion de programmes de radio-télévision britannique, Steven Rosenberg, Syria war: Putins’s Russian mission accomplished, BBC News, December 13, 2017, http://www.bbc.com/news/world-europe-42330551

[43] Marc Entine, Ekaterina Entina « Dieux des songes, Ou comment transformer le rêve d’une Grande Eurasie en projet géopolitique concret », Вся Европа.ru, 2017, № 1 (117), http://alleuropalux.org/?p=14211. Voir aussi: Marc Entine, Ekaterina Entina « En soutien du projet géopolitique de Grande Eurasie » Вся Европа.ru, 2016, № 6 (111), http://alleuropalux.org/?p=13361; Marc Entine, Ekatérina Entina « Grand Partenariat Eurasiatique Global : déni de la réalité ou retour à la réalité Вся Европа.ru, 2016, № 11 (115), http://alleuropalux.org/?p=13969; Mark Entin, Ekaterina Entina, The New Role of Russia in the Greater Eurasia, Strategic Analysis, 2016, Т. 40, № 6, p. 590-604; Mark Entin, Ekaterina Entina, Russia’s Role in Promoting Great Eurasia Geopolitical Project, Rivista di studi politici internazionali, Firenze, 2016, №3, p. 331-352

[44] Sergei Karaganov, Igor Markov : “Le virage russe vers l’Est”, site de la revue “Russie en politique mondiale”, le 27 décembre 2017

[45] Sergueï Karaganov :  «Du virage vers l’Est à la Grande Eurasie », S. Karaganov, site personnel, Publications, le 31 mai 2017 http://karaganov.ru/publications/452; https://interaffairs.ru/jauthor/material/1847 ou http://www.globalaffairs.ru/pubcol/Ot-povorota-na-Vostok-k-Bolshoi-Evrazii-18739; « Vers le Grand océan-4. Bilan préliminaire et nouvelles tâches. Rapport du Club international de discussion Valdaï, le 2 juin 2016, http://ru.valdaiclub.com/a/reports/k-velikomu-okeanu-4-povorot-na-vostok/

[46] Vladimir Polkanov « Epoque de la renaissance nucléaire. Les spécialistes de la branche peuvent  faire le point sur dix ans de travail après la mise en place d’une réforme structurelle », Nézavissimaïa gazéta№ 262-263 (7169-7170), les 1-2 décembre 2017, p.4

[47] Certains aspects de cette liste sont expliqués dans la dernière édition du journal « Izvestia » de 2017. « L’an passé, des nouvelles crises sont venues s’ajouter en Europe », « Le monde en 2017. L’Europe : l’année des occasions manquées », Izvestia, le 29 décembre 2017, p.7

[48] Selon les rapports économiques rédigés  régulièrement par la Commission Européenne, Tim Wallace, UK economy to lag booming eurozone, says commission, The Daily Telegraph, № 50,535, November 10, 2017, p. 3

[49] Ce n’est pas uniquement l’avis des « sommités », comme le témoignent les résultats du sondage mené par OBR, institut officiel chargé des prévisions économiques, selon lesquels 66% de personnes interrogées ont avoué qu’elles ne soutiennent pas la politique de Teresa May relative au Brexit. Il n’y a que 34% qui ont déclaré accorder leur confiance au gouvernement dans ce domaine. 74% de Britanniques ne croient pas que Madame May soit capable de négocier avec Bruxelles une transaction bénéfique pour le pays. Il n’y a que 26% de citoyens interrogés qui croient le Premier Ministre capable de relever un tel défi. » Selon Evgueni Poudovkine « La Grande Bretagne récupère la souveraineté commerciale. Londres fait ses premiers pas sur la voie de l’autonomie » Nézavissimaïa gazéta № 242 (7149), le 8 novembre 2017, p.6

[50] Philip Stephens, Brexit has broken British politics, Financial Times, November 10, 2017, p. 11

[51] Richard Hilmer « Les Etats-Unis d’Europe?» Le sociologue Richard Hilmer se demande s’il faut soutenir le processus de l’intégration européenne. Politique internationale et société, le 27 décembre 2017

[52] Voir son analyse détaillée et bienveillante dans : Marc Entine, Ekaterina Entina : « Stagnation… enviable », site du Conseil de la Fédération chargé des affaires internationales, le 18 octobre 2016http://russiancouncil.ru/inner/?id_4=8239#top-content

[53] Evguéni Poudovkine : « Ni les élites, ni les citoyens ordinaires ne sont prêts pour l’Europe fédérale. L’Union Européenne évoluera selon un scénario conservateur », Nézavissimaïa gazéta, № 271 (7178), le 12 décembre 2017, p. 1, 7

[54] Il est envisagé que cet accord serve de base pour « une entité qui réunira 600 millions de personnes et 30% du PIB mondial », Vladimir Skossyrev « Abe et Juncker jettent une pierre dans le jardin de Trump. Le Japon et l’UE créent une zone économique géante », Nézavissimaïa gazéta № 270 (7177), le 11 décembre 2017, p. 1-2.

[55] Eurozone’s fortunes turn on further reform steps (Editorial), Financial Times, November 10, 2017, p. 10

[56] Le Fonds monétaire international, la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre ont concomitamment revu à la baisse leurs prévisions pour les années 2018-2019, Jim Brunsden, Mehreen Khan, UK growth to trail most of EU, says Brussels, Financial Times, November 10, 2017, p. 4

[57] Une analyse pondérée, exhaustive et professionnelle de ces mesures est présentée dans: Olga Potemkina, « Boucs émissaires européens. UE fait le bilan de la gestion de la crise migratoire et annonce de nouvelles initiatives », Nézavissimaïa gazéta, NG Courrier diplomatique, № 16 (288), le 30 octobre 2017, p. 10

[58] Anatoli Gromyko “Le rêve européen est-il mort?”, Nézavissimaïa gazéta, NG Courrier diplomatique, le 13 novembre 2017, p.1-2

[59] La première de ces bases a été inaugurée à Djibouti le 1 août 2017, ce qui a permis à la Chine de placer sous contrôle la sortie de la mer Rouge vers l’océan Indien, qui relie entre eux les pôles industriels pacifique, indochinois, indonésien et australien et les marchés consommateurs méditerranéen et européen. – Bilan de l’année 2017. Les guerres et les armées. Pékin a ouvert sa première base militaire à l’étranger. Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p.10

[60] Y compris l’initiative la plus connue intitulée « nouvelle route de la soie » ou la Ceinture et la Route (aussi appelée OBOR en anglais pour One Belt, One Road), mais aussi les initiatives les plus récentes comme « communauté au destin commun de l’humanité » ou « transformation du système de la gouvernance mondiale », circonstanciées dans le chapitre consacré à la politique extérieure   du rapport d de Xi Jinping, Secrétaire Général du Parti communiste chinois au XIX Congrès du parti. Nézavissimaïa gazéta, № 282 (7189),  NG Courrier diplomatique, le 25 décembre 2017, p.9-10

[61] Jane Perlez, Paul Mozur, Jonathan Ansfield, Upending world trade order. China’s hunt for tech from abroad brings calls for rethinking the rules, The New York Times International Edition, November 9, 2017, p. 7-8

[62] Alexandre Lomanov « Transit sans destination finale », site de la revue « Russie en politique globale » www.globalaffairs.ru, le 8 décembre 2017

[63] Kevin Rudd, Xi’s power shapes confident China’s long-term strategy, Financial Times, October 23, 2017, p. 11

[64] Globalement, comme l’écrivent dans le journal « Kommersant » des experts russes, en dressant le bilan de l’année 2017, « en ce qui concerne les relations avec la Chine, durant toute l’année 2017 elles évoluaient de manière positive et stable », dans Mikhaïl Korostikov « Avec un sentiment d’enthousiasme devant l’Orient », Kommersant, № 244 (6238), le 29 décembre 2017, p. 11

[65] Ce qui a été approfondi lors du IV forum juridique des BRICS (http://brics-legal.com/) et du VII congrès du droit comparé (http://www.izak.ru/institute/announcements/vii-mezhdunarodnyy-kongress-sravnitelnogo-pravovedeniya-natsionalnoe-i-universalnoe-v-prave-ot-tradi/)

[66] Ce qui est confirmé par les statistiques élémentaires. Un récent rapport « Croissance de la population musulmane en Europe »  a été rédigé  par Pew Research Center, centre de recherches américain,  et largement cité par les agences d’information. Selon ce rapport au cours de la période allant de 2010 à 2016 la population musulmane a augmenté de 19,5 à 25,77 millions de personnes ; vers 2050 rien que l’accroissement démographique naturel de cette partie de population porterait ce nombre à 35,77 million ; si la migration se renforçait, il passerait à 57,88 millions (variante moyenne) ou même à 75,55 millions de personnes (haut niveau de migration). Parallèlement, le nombre de chrétiens diminuerait. Donc vers 2050 en EU les musulmans seraient trois fois plus nombreux. http://www.interfax-religion.ru/islam/?act=news&div=68749

[67] Igor Soubbotine, « Afghanistan maintient l’Asie Centrale sous tension. Le départ des djihadistes de la Syrie et de l’Irak laisse à la Fédération de Russie de l’espace pour les manœuvres géopolitiques », Nézavissimaïa gazéta № 282 (7189), le 25 décembre 2017, p. 1, 6,

[68] M. Entine, E. Entina « A la recherche des relations de partenariat : la Russie et l’Union Européenne dans les années 201-2016 »,  Monographie scientifique, М.: «Зебра-Е», 2017. 816 pages.

[69] Et pourtant, comme le répète Nézavissimaïa gazéta (« le journal indépendant ») après Valentina Matvienko, président du Conseil de la Fédération, « les sociétés IT russes dans certains domaines occupent une position de tête dans le monde, la Fédération de Russie a toutes les possibilités qu’il faut pour devenir un des leaders digitaux dans le monde. Les technologies digitales peuvent buter sur la régulation étatique. Nézavissimaïa gazéta № 278 (7185), le 20 décembre 2017, p.2

[70] D’après Konstantin Remtchoukov,  rédacteur en chef du Journal indépendant (« Nézavissimaïa gazéta »), « Poutine s’est engoué pour l’économie digitale » Konstantin Remtchoukov, L’éditorial. Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p. 1

[71] Melanie Phillips, Communism is every bit as evil as fascism, The Times, October 24, № 72362, 2017, p. 26.

[72] Y compris ceux qui représentent les intérêts des forces politiques françaises qui appartiennent au même spectre politique qu’elle-même. Editorial par Patrick Saint-Paul, Les fantômes du Reichstag, Le Figaro, № 22769, le 24 octobre 2017, p. 1; Nicolas Barotte, En Thuringe, les populistes de l’Afd ont réveillé les déçus de la politique, Le Figaro, № 22769, le 24 octobre 2017, p. 3; Nicolas Barotte, Merkel face au réveil de l’extrême droite, Le Figaro, № 22769, le 24 octobre 2017, p. 2-3; Nicolas Barotte, Pour la première fois depuis la guerre, un tabou se brise au Bundestag, Le Figaro, № 22769, le 24 octobre 2017, p. 2

[73] Raphael Minder, In Spain, mistakes and plenty of blame. Catalan separatists flouted Constitution, but Madrid has also fueled the conflict, The New York Times International Edition, October 2017, p. 1, 4

[74] Quand les tentatives, même timides, de la presse de qualité (comme, par exemple, de la revue « Hérodote » qui a consacré une édition spéciale aux articles consacrés à la géopolitique de la Russie) (Géopolitique de la Russie, «Hérodote”, revue de géographie et de géopolitiuqe, № 166-167, 3-e et 4-e trimestres 2017, 291 p., 24 euros) de déroger à la partialité provoquent une levée de boucliers, et certains auteurs soi-disant irresponsables sont réprimandés/admonestés. GA.M. L’illusoire « soft power» russe. La revue, Le Monde, le 24 octobre 2017, p. 22.

[75] Même quand elle est analysée avec une grande prudence et discrétion, comme sur les pages de Financial Times, en mettant l’accent uniquement sur « un défi idéologique, économique et géopolitique » lancé à l’Occident par l’Empire Céleste Gideon Rachman, China’s bold challenge to the west, Financial times, October 24, 2017, p.11.

[76] Inventer n’importe quelle/toute sorte d’accusation contre les hackers et sponsors russes, et contre Moscou en général, est devenu ces derniers temps monnaie courante. Une liste assez complète de toutes ces accusations inventées de toute pièce a été publiée par Nézavissimaïa Gazéta (« Le journal indépendant ») dans son édition faisant le bilan de l’année 2017 « Moscou est accusé d’ingérence dans les affaires d’autres pays, Nézavissimaïa gazéta № 285 (7192), le 28 décembre 2017, p. 1, 2

[77] Business must help fix the failures of capitalism (Editorial), Financial Times, № 72362, October 24, 2017, p. 10

[78] Mark Entin, Ekaterina Entina, Russia and China protecting the contemporary world order, Rivista di studi politici internazionali, Firenze, 2016, №4, p. 492-539. « Pierres angulaires de l’ordre mondial après la Seconde guerre et du droit international moderne : vues de Moscou et de Pékin »,  « Revue moscovite du droit international », 2016, № 3 (103), p. 19-30

[79] Marc Entine, Ekaterina Entina “Droit international à l’époque de changements. Droit international moderne: mondialisation et intégration”, LIBER AMICORUM en honneur au professeur Pavel Birioukov, recueil d’articles scientifiques; Université d’Etat de Voronej, Maison d’édition de l’ Université d’Etat de Voronej, 2016, p. 216-237

[80] Si vous êtes intéressés, vous pouvez comparer l’article critique de Thomas L. Friedman, un des commentateurs éminents, paru début novembre 2017 (qui ressemble à ce que ses collègues écrivaient à l’époque — Thomas W. Lippman, The demise of stability, Saudi-style, The New York Times International Edition, November 10, 2017, p. 1, 11) avec le panégyrique des changements révolutionnaires et du “printemps saoudien”, qu’il a publié après avoir passé un moment en Arabie Saoudite: Thomas L. Friedman, Attention: Saudi prince in a hurry, The New York Times International Edition, November 9, 2017, p. 11; Thomas L. Friedman, Saudi Arabia’s Arab Spring, at last, The New York Times International Edition, November 25-26, 2017, p. 11, 13

[81] Farhad Manjoo, Reality TV, as produced in U.S. by Russia, The New York Times International Edition, November 10, 2017, p. 7

[82] Nous avons observé par nous-mêmes toutes les nuances de cette campagne, étant à la tête de l’Ambassade de Fédération de Russie au Luxembourg dans les années 2012-2016; nous avons fait notre possible pour les exposer avec un maximum de fiabilité dans la monographie en deux volumes rédigée à ce moment-là — M. Entine et E. Entina, “La Russie et l’Union Européenne dans les années 2011-2014: à la recherche de relations de partenariat”, V. Volume 1, Volume 2. М.: Eksmo, 2015. 864 pages, 752 pages.

[83] Steven Swinford, May dares rebels to defy her on Brexit, The Daily Telegraph, № 50,535, November 10, 2017, p. 4.

[84] Sam Coates, Bruno Waterfield, I didn’t drop May in soup, says ‘monster’ of Brussels, The Times, № 72362, October 24, 2017, p. 8-9.

[85] David Charter, Bruno Waterfield, Sam Coates, Merkel left “furious” by Brexit leaks against May. German chancellor fears government’s collapse, The Times, № 72362, October 24, 2017, p. 1, 8.

[86] Rachel Sylvester, Westminster’s hall of mirrors is about to shatter. While voters demand more honesty in politics, leading Tory and Labour MPs argue the opposite of what they believe, The Times, № 72362, October 24, 2017, p. 25